191. dans les coulisses

Waterhouse : Golden box

...que tout vienne
et tombe sur moi,
jusqu'à l'incompréhension
de moi-même
en certains
moments blancs
parce qu'il suffit
de m'accomplir
et alors
rien n'empêchera
mon chemin
jusqu'à
la mort-sans-peur,
de toute lutte
ou repos
je me lèverai
forte
et belle
comme
un jeune cheval.
[Clarice Lispector : Près du coeur sauvage]

Récemment, quelques personnes ont fait un lien entre Script et moi [mon vrai nom]. Comment c'est arrivé ? Tout bonnement. Un de mes textes a été publié ailleurs et des personnes ont reconnu les mots de Script parce que ce sont des lecteurs de ce journal. J'ai dit ok, j'avoue, mais on n'en parlera plus, je ne veux pas que ça s'ébruite, on ne parlera plus de Script ici. Chut. Et puis l'information a circulé et là-bas, maintenant, les gens de l'équipe savent, alors je ne veux/peux plus cacher que je suis l'auteur du Journal de Script. Je vais m'y faire. Je me suis dit : j'en mourrai pas.

N'empêche que ça me secoue les puces. Ça me gratte le dos. Je me disais que pour protéger mon pseudonymat et donc ma liberté d'écrire le journal, il me fallait absolument dissocier Script de toutes mes autres activités et de mes autres projets d'écriture que je préfère signer de mon nom. J'y croyais. Aujourd'hui, j'ai pris une feuille et je la signe de mon vrai nom et je la mets sur le tas. C'est fait.

On dit que je vais m'habituer. La surprise, la peur qui en résulte, l'étonnement, tout cela sort en même temps que le mystère que je croyais pourtant bien enfermé dans la Golden Box, dans mon coffret de métal que je suis pourtant en train d'ouvrir depuis l'intervention de quelques magiciens : Jack, mon ami le néo-chaman (;-)) et finalement F.

F. me disait tout à l'heure : « Ce qui me chagrine en fait c'est cette envie que tu as de cacher une partie de toi. Une partie de toi qui est pourtant bien toi, une partie un peu décalée, vascillante, sensible. Pourquoi vouloir cacher tout ça ? C'est toi, c'est en toi, ça fait partie de toi. Pourquoi en avoir si peur ? »

Je ne sais pas si c'est de la peur. Se cacher pour écrire en cachette, c'est une vieille habitude, c'est ancré. Ce qui brûle en soi et que l'on dissimule aux regards, c'est un peu comme un feu couvert, la gestation de l'enfance qui n'est pas finie. Ce qui est décalé, vacillant et sensible, c'est une douloureuse immaturité. C'est pourtant ça qui est en train de faire éclore mon être et quand ce sera fait, je deviendrai enfin libre. Ce jour-là, je serai imparfaite et mal faite aux regards de tous. Pleine de maladresses. Rugueuse comme une pierre, fuyante et fondue comme une vague, légère et vacillante comme la brume. Je serai sans la peur. Oui, tu as raison, c'est de la peur et ça m'étouffe. Il faut que ça parte parce que ça finirait par étouffer les mots.

« Tu as peur de quoi ? Le regard des autres ? Tu veux vivre pour ça ? En fonction de ça ? Tout le temps ? »

Moi, peur du regard des autres ? Je pense que non, mais en fin de compte, oui, le regard des autres, de certains me fout la trouille, me donne une peur bleue, difficile à supporter. Ça me fait peur ? Pourquoi ? Je sais que c'est là. Mais je ne veux pas vivre en fonction de ça. Alors il me reste à l'écrire, à nommer et dévoiler ces peurs.

« Tu sais, demain on va peut-être mourir. Même sûrement. Et puis si ce n'est demain, ce sera après-demain. Enfin bien trop tôt quoi. Qu'attends tu de la vie ? »

J'imagine que j'attends de la vie la découverte de ce que j'attends de la vie. J'attends de la vie qu'elle me laisse vivre. Et demain ou après-demain, je serai morte, oui, peut-être, mais ca ne me dérange pas parce que aujourd'hui et demain j'ai l'intention de faire ce que je dois faire sachant ce qui arrivera après-demain. Après-demain c'est juste le lendemain de demain. Pas plus, pas moins. Je n'attends plus demain parce que je ne veux pas vivre dans l'immobilité de l'attente, ni me retrouver coincée dans le ne-pas-faire des jours de pluie, non. Je jouis du ne-pas-faire quand je le veux et la pluie, je la brave mouillée. Entièrement.

« Qu'elles sont tes limites ? La peur, les habitudes, les limites sont dangereuses. Ce sont les seules choses qui t'empêchent de vivre, qui t'empêchent d'être. D'exister. De profiter de cet air, de le sentir entrer dans tes poumons. D'être vivante.»

Je ne côtoie pas Mister Limite si facilement. Il habite dans l'immeuble d'en face, au cinquième étage. Je lui porte des pommes et des poires le mercredi soir parce que lui, il n'arrive jamais à ne pas se comporter convenablement, et il souffre à cause de son garde-manger uniquement constitué de compotes. Je lui envoie des emails, le soir tard, lorsque le sommeil ne vient pas. Il me donne ses réponses, les réponses de Mister Limite, son sang. Je vascille, dans un tube de cellulose lisse. Je frôle le bord du tube. Pas tout le temps, le bord du tube est toujours à portée de main. Sur le bord du tube Mister Limite se gausse. Se rit-il de moi ? Argh. Il se moque de moi. Voilà qu'il rit.

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