Devant moi, un nouveau rectangle de matière d’un blanc bleuté, une nouvelle page de journal s'ouvre sur l’écran lumineux qui perce le regard. Dans mon dos, le vide se fait. Dès que le premier mot est tapé, le monde autour disparaît et je ressens une sorte d'urgence de noter ce qui me vient, vite, maintenant. Peut-être pour éprouver plus intensément et rapidement encore la jouissance d’en finir ? Oui, et si je finis la page, c'est pour avoir à nouveau demain le plaisir d'en commencer une autre. Et puis de recommencer. Sans jamais m’arrêter.

Le tourbillon m’étourdit ? Non. Alors je dois aimer ça. Et je m'y enfonce. Trop de choses dorment encore en moi qui veulent être dites. Mais cette fois, je n'ajouterai pas un autre café ni même un thé à la série de ceux qui ont été avalés à ce jour. Non, je ne jeûne pas. Ce n'est pas ça. Je médite en écrivant. Je n’écrirai pas une suite à l’histoire d'hier : je ne dirai pas à quelle heure je suis revenue du lac, ni ce que j'ai mangé, ni ce que j'ai fait en soirée, parce que tout cela n'a aucune espèce d'importance. Je ne parlerai pas de S. non plus, quoi que ce n'est pas l'envie qui manque.

Ne devrais-je pas plutôt livrer la marchandise et continuer à faire mon portrait ? Dommage, je n'en ai pas envie. Aujourd'hui, il n'en sortirait rien de bon, sauf une mise en fiction qui ferait tomber quelques lecteurs sur les fesses. Et je ne veux de mal à personne. Alors ? Alors je dis : Script, retiens tes petits doigts bien comme il faut, et journale. OK, je journalerai onlinement mon Père, et jusqu'à ce que mort s'ensuive. Merci. Mais si je dis adieu à une fiction de moi, que me reste-t-il ? Mon zéro. Avec lui je peux parler. Il n'a pas encore dit ce qu'il avait à dire. Loin s'en faut. Alors je médite sur mon zéro. C'est la grande nouvelle du jour. Rien à ajouter.

Méditer sur mon propre zéro, c'est déjà beaucoup. Qu'on ne s'y trompe pas. Et je n'ai pas fini d'en faire le tour : en unicycle, à la nage, ou autrement. Parfois, je serais portée à considérer le sujet de mon moi-même clos, épuisé. Mais ça, c’est la destinée prévisible de la chose. Il se trouve que je n’oserais jamais me prononcer sur la profondeur du zéro intime de ce journal. Je ne suis que la scripteure, après tout. Et je ne suis là que pour écrire cette page 146. Après, je disparaîtrai et vous n’entendrai plus jamais parler de moi. Formidable, n’est-il pas?

Cela donne place à une merveilleuse relation fusionnelle, le temps que durera la lecture. Un contact si intime, si chaud et intense. L’amour ou la haine. L'indifférence ? non. L'indifférent zappe, il ne lit pas trois lignes. Tant mieux. Dehors, les chiens pas de médailles, disait ma mère. Ah! et puis, oubliez donc tout ça.