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J'ai envie d'écrire que j'ai pris une longue marche dans le Vieux-Port avec Jack. Mais je ne l'écrirai pas parce que ce n'est pas vrai, pas dans cette vie là. C'est vrai seulement dans le monde que je rêve d'habiter. Cet après-midi j'ai marché longtemps dans le Port, ça c'est vrai !

Nous marchons sur les trottoirs de bois qui longent le bord de l'eau. Le vent frais souffle du large, il ébouriffe nos cheveux, s'engouffre dans nos vêtements qui claquent comme des voiles de bateau. Jack n'est pas là et je note que sa chemise est bleue. D'une couleur un peu délavée par trop de soleil et d'air marin. Nous ne parlons pas. Arrivés près de la Tour de l'Horloge, il dit soudain j'y suis jamais allé. Je demande où. Je ne comprends pas sa réponse. Pas les mots. Seulement la douceur des sons qu'il articule, la douceur tendre et soyeuse de sa voix qu'il égrène au vent comme les notes du piano qui joue au même instant la musique qu'il me donne en cadeau. Mais au moment où je prends la parole pour lui expliquer ce que je ressens, je vois à son sourire qu'il le sait déjà. Il rit. Il est voyant comme A.R. et il ne le sait pas. Et ce qu'il sait de moi, je ne le sais pas encore. Comment trouver cela naturel ? Surtout, ne pas perdre notre innocence. Nous en avons besoin. Davantage besoin de l'innocence devant la vie que de tout savoir.

Il me taquine tout le temps et il dit que je suis à cran. Il s'amuse. Quoi faire pour que cette promenade se prolonge jusqu'au premier matin du monde ? Pour que nous ne cessions jamais de nous émerveiller et de pleurer comme des madeleines devant toute la beauté de la mer et du ciel confondus ? Il dit j'ai peur que l'on devienne deux morceaux de glaces qui s'envoient des missives flamboyantes qui nous fondent de l'intérieur. Réflexion faite, c'est peut être aussi bien de fondre sur sa chaise. Fondre sur sa chaise c'est ne pas savoir comment exprimer ce que l'on ressent. Fondre sur sa chaise, c'est ne pas pouvoir prendre le thé sur un bord de canapé, le regard en coin. Fondre sur sa chaise, c'est vivre décalé et étonné, ému, toujours ému. C'est rare de fondre sur sa chaise et c'est bien normal : on ne voit jamais de chaise avec des petits bacs tout autour. Je dis à Jack je veux avoir cette chaise-là. Je la veux. C'est quoi le secret du bonheur m'sieurs dames ? Trouver la chaise!

Seul importe le plaisir de la découverte. L'émerveillement, le recueillement ému. Minute après minute. Parce que j'écris ce journal, je me dis que j'ai de la chance et que le rêve de la page 99 durera toujours. Comme les larmes qu'il a fait perler. Et que j'ai recueillies tout doucement au cours de la journée qui avançait. Et après je les ai libérées dans l'air du fleuve. Quand on est bien vivant et qu'on rêve, on peut se laisser embrasser dans un songe, on peut être une fleur, un arbre ou un rocher. Et marcher seule avec Jack dans le vent du large. Voilà ce qui arrive quand j'écoute « la valse d'Amélie ».

Avec tout ça, j'ai oublié que Jack m'avait écrit. J'ai répondu à sa dernière lettre. Je suis contente, il m'a bien expliqué l'histoire du cafteur. Où sont les lettres ? Elles seront là demain matin. Ce soir, j'ai un rêve à terminer.