91. fin d'une illusion

Regarde ! Écoute ! Une rose tremble dans la brise. Un rossignol lui chante un hymne passionné. Un nuage s'est arrêté. Buvons du vin ! Oublions que cette brise effeuillera la rose, emportera le chant du rossignol et ce nuage qui nous donne une ombre si précieuse.

[Robaiyat, Verset CXIV]

omarkhayyam.jpg

Ce lundi de mai célèbre joyeusement la fin d'une illusion.  Chaleur.  Soleil.  Le rêve qui avait commencé à s'envoler en fumée il ya quelque temps finira par être avalé par mon capteur de rêves.  J'ai la curieuse impression de me réveiller.  Je veux me recueillir encore un peu sur les moments privilégiés et ne conserver que ceux-là.  Ce qui me rassure?  Mes sentiments à moi n'ont pas été faux.  Voilà que j'en parle déjà au passé.  Je fais de rapides progrès.  La tristesse n'exerce aucune emprise sur la rivière bouillonnante qui coule en moi.  Trop de belles étoiles dans les yeux de cet homme rencontré aujourd'hui, au Café où je suis allé déjeuner.  Envie de vivre, d'éclater de rire, d'écrire et de faire l'amour l'après-midi.  Dans la forêt.  Non, pas de larmes.

Penser à déposer les petits bonheurs collectionnés depuis la mi-janvier jusqu'à hier dans une jolie boîte à souvenirs.  Jeter les moments malheureux au feu.  Nouer un ruban autour de la boite et la ranger avec les autres.  Ne garder à la vue qu'un objet fétiche et l'accrocher là, sur la lampe.  Enlever la photo de son cadre et la jeter au feu elle aussi. Que faire du manteau noir et du chapeau haut-de-forme [ou melon?] Les garder pour moi.  Ne font-ils pas partie du monde imaginaire dans lequel je voyage?  L'homme, lui, n'aura existé que dans mon esprit.  Il n'est pas de ceux que je garderais comme ami.  Mes amis sont généreux.  Confiants. En amour ou en amitié, ils donnent.  Ils ne contrôlent pas.  Ils ont du coeur et de la force.  Et ce ne sont pas de faux magiciens.

Les lettres qui sont dans la mémoire de l'ordinateur ne peuvent pas être brûlées.  Cliquer pour les jeter à la poubelle de Windows?  Non.  Ce n'est pas un rituel sacré.  Quoi faire avec?  Peut-être les publierai-je un jour dans une section spéciale de mon journal...  Le titre pourrait être : «Les folles amours d'une diariste online avec un scaphandre virtuel.»  Reste que les lettres sont belles, celles du début.  Je publierais aussi les moins belles, les cruelles.  La correspondance : seul témoin.

« Si la tendance se maintient », l'illusionite aigüe ne laissera pas de séquelles.  Cynisme?  Non.  Je ne garde aucun sentiment triste ou amer.  Ma mémoire élimine d'instinct la moindre expérience désagréable.  Je suis une rose aux pétales neigeux.  Je ferai tout pour prolonger cette belle journée jusqu'à la fin de la nuit.

Avec l'amie que j'ai invitée ce soir, nous boirons du vin.  Partagerons notre passion des fleurs et des derniers livres lus.  Réciterons les meilleurs passages à haute voix.  Irons manger une crème glacée au Bilboquet.  Discuterons de littérature et rêverons aux belles journées d'été qui s'en viennent : près du Saint-Laurent, au chalet.

Haut de page