Si je n'ai rien écrit depuis deux jours, c'est que je n'arrivais plus à le faire tout en poursuivant en même temps l'écriture de mon roman. Comme s'il y avait conflit entre les deux. Je ne comprenais pas du tout ce qui se passait. Hier matin, j'ai décidé de laisser ce journal de côté et de passer à l'action dans l'abandon définitif du projet de roman. J'ai pris le téléphone et appelé J. J'ai dit j'abandonne, c'est fini. J'étais décidée, je ne voulais même pas en discuter. Mais quand il a demandé pourquoi, je n'ai pu m'empêcher de m'effondrer dans la béance qui s'ouvrait en-dessous de moi en entendant la phrase qui était en train de se formuler dans mon esprit pour lui répondre. J'ai dit, la seule raison qui me pousse à tout abandonner est le sentiment d'incompétence et d'incapacité à terminer. Rien d'autre. Et aussi, le fort sentiment que ce que j'ai écrit jusqu'à maintenant n'a aucun sens. Je n'écris pas COMME je veux. Je n'écris pas CE que je veux. Et là, j'aurais dû raccrocher. Parce qu'ensuite j'ai commencé à répondre à ses questions et quand il m'a apporté des arguments que je ne voyais pas; nous en avons parlé et ensuite j'ai décidé de me remettre au travail. Ce qui se passe en ce moment pour moi c'est une sorte de crise dans l'écriture. Je me promène entre l'exaltation et le découragement. Ce à quoi il faut que je réfléchisse c'est à cela et aussi surtout à ce désir/réflexe d'abandon. Qu'est-ce que ça vient faire dans le roman ? Je veux dire, qu'est-ce que ça vient faire, cette idée de tout abandonner, à ce point du récit où tout s'embrouille et où tout en moi se rebelle et refuse de continuer ? Je suis en train de tout annuler. Qu'est ce que je refuse d'écrire ? Bien sûr, j'ai le droit d'arrêter. Et à la limite, j'aurai réussi si je peux me contenter de réfléchir et de formuler la difficulté voire même l'incapacité d'écrire correctement, selon mes rêves. Je suis probablement déjà en deuil de l'oeuvre parfaite, ayant reconnu toutes les imperfections de mon écriture, son côté raté, ceci avant même que le travail ne soit terminé. Le doute prend toute la place. Piège à éviter. Le doute est nécessaire oui, mais pas au point de tout bousiller. Et puis je ne veux pas écrire n'importe quoi. J'ai toujours pensé que si une personne prend la peine de s'asseoir des jours et des jours pour noircir des pages blanches, c'est pour laisser une trace quelque part en ce monde, pas juste pour vendre des bouquins ! Je n'ai plus aucun désir de publier un livre. De toute façon ce que j'ai fait n'est pas bon pour la publication. Tout ce qui compte c'est de terminer ce roman pour moi et pour l'université, petite plaquette de feuilles qui dormira sagement au fond de mon tiroir dans l'armoire blanche de ma chambre, avec les petits cahiers noirs de mon journal; il y aura quelques copies à l'université. Point. Rien pour sombrer dans le découragement. Si j'ai vraiment du talent, le roman de ma vie, je l'écrirai plus tard. Sinon, je ferai des confitures, ou des biscuits et je demeurerai une lectrice. Ce que je fais là, en ce moment, ce n'est qu'un mémoire pour obtenir une maîtrise qui contient un roman et une réflexion sur la création littéraire. Rien de plus. Et moi je me suis imaginée que j'étais en train d'écrire l'OEUVRE du siècle. Il y a erreur sur la personne, c'est la fille, le personnage principal de mon roman qui écrit ça, pas moi. Pas habile, je me suis prise pour elle. Voilà tout. Une fois j'ai lu quelque part que le piège de l'écriture autobiographique c'était l'éclatement du scripteur. Je viens tout juste de comprendre. Je me suis fait éclater comme la grenouille qui voulait se faire plus grosse que le boeuf. Je devrais lire les Fables de Lafontaine plus souvent. Et le journal ? Cesser de lutter contre. Je ne suis peut-être capable que de cette forme d'écriture-là, quotidienne, fragmentaire. M'en contenter, admettre ou du moins réfléchir à cela, écrire cela. Le but de l'exercice concerne tout autant le processus de création que la création elle-même. Puis il y a cette douleur de tourner le dos à G. Le bien-être que je retirais de nos rencontres facilitait mon travail d'écriture. Il ne me reste plus rien de lui. Et j'en ai tellement besoin pour écrire. Je ne supporte pas l'idée qu'il n'y a plus d'amour. Stop. Éviter à tout prix de sombrer la sensiblerie qui ne me ferait voir que les aspects les plus pathétiques de moi-même, moi qui ne cherche qu'à créer une femme de papier à mon image et à ma ressemblance. Allons, restez digne et maître de vous-même Ariane, la vie ne finit pas aujourd'hui...