19. me calmer, ça presse

J'entends à la radio ce matin une entrevue de je ne sais trop qui avec Dany Laferrière. Il parle, il parle de sa basse voix grave et rassurante, et vers la fin de ses propos où il a l'air de lire un texte, il est question d'une baignoire [*]. C'est instantané, j'entends ce mot et je pense à « ma » baignoire à pattes.

Ça fait longtemps. J'y ai passé de nombreuses heures à méditer depuis la fin de mon adolescence. Je me souviens encore de la première fois, quand je me suis coulée dedans. Et par la suite, à chacun de mes nombreux déménagements, les logements qui en avaient une avaient ma préférence. L'une d'elles a même fait son apparition dans ce journal quand j'habitais rue Hutchison :

bain_fougere.jpg

Et plus bas, cette belle image empruntée à Laurence Rizk, elle a figuré pendant quelques mois en page d'accueil de ce même journal en ligne, sous je ne sais plus quel titre ou cahier, c'était du temps où écrire « une page par jour » n'était pas qu'une intention éphémère. Je me rappelle encore de la baignoire à pattes de l'Ile aux chats [failli acheter la maison à cause]. Maintenant, je n'ai plus de baignoire à pattes, j'ai perdu/rendu celle de la rue Hutchison en 2005 [maison vendue].

Ici, je bulle et barbotte dans une baignoire ordinaire, mais grande et profonde, je peux y disparaître jusqu'au cou, et de la tête jusqu'aux aux pieds, jusqu'à y noyer mes peurs et mes peines. La baignoire est-elle indispensable ? Oui et non. J'en ai besoin pour relaxer, me calmer, méditer et me refaire une santé quand ça ne va pas. J'en ai besoin en poésie et en philosophie. Elle m'aide à me rappeler que plein de gens n'en ont pas et que ce n'est peut-être pas juste, mais cela ne dépend pas de moi.

baignoire_rizk.jpg

Source : Laurence Rizk [url devenu inactif]

Méditations dans une baignoire à pattes

Avec novembre, ambiance de plus en plus pénible dans le monde. Stupéfaction générale devant les horreurs qui se démultiplient sur terre, et cela ne date pas d'hier, ni de vendredi dernier. Ni d'aujourd'hui à Bamako. Tous nous le savions. Où étions-nous ? Nous dormions ?

Accompagnant l'incrédulité et le désarroi, je ressens et je vois la peine qui roule ses larmes lourdes et brûlantes sur les joues, le chagrin qui détrempe les visages jusque dans les oreilles ; quand ce n'est pas la peur qui saisit le corps de ses longs bras pour le broyer d'angoisses frôlant la paranoïa ou les phobies toutes plus pénibles et insensées les unes que les autres. Je vois aussi la colère, la soif de haine et de vengeance, la perte du regard critique [du gros bon sens].

Presque simultanément, la machine à penser se met en marche. Les jours passent et la colère tombe. La peine demeure, mais s'émousse. La tristesse ne ronge ni ne paralyse plus. On se concentre sur la réalité. Et dans cette réalité je vois apparaître la beauté, le courage et la sérénité, l'entraide et les élans de partage, le besoin d'apaisement et de paix émerge et s'affirme. Les soignants, les familles et les amis soignent les blessés ; les morts sont entourés de coeurs impuissants et on les pleure parce que ça fait du bien, et on leur dira bientôt un dernier adieu en mesurant l'importance de les savoir retournés avant la fin du film au grand magma, aux forces vitales qui font de cet univers inconnu ce qu'il est.

Je n'ai pas à juger qui ou quoi que ce soit. Toutes ces « actualités » monstrueuses étant hors de mon contrôle, je choisis, je re-choisis de croire en l'amour. De croire que l'amour sera toujours plus fort que la guerre. Continuer. Me consacrer à l'amour et à l'écriture, prendre soin du mieux que je peux de ceux que j'aime, et de ceux qui m'aiment [vaste projet incluant l'humanité au grand complet ;-]. Mais l'un ne va pas sans l'autre.

D'autres images aux informations de 18 heures ce soir : un reportage depuis Paris où l'on voit des gens rassemblés dehors, ils discutent, ils sourient et ils chantent en plein milieu des fleurs et des bougies. Les fleurs et les bougies sont là pour nous donner du réconfort a dit le petit garçon. Qui aurait pu prédire que la Place de la République deviendrait un jour une immense chapelle à ciel ouvert ? Transfiguration : de la mort à l'illumination.

Un dernier mot à méditer avant d'aller me coucher : demain, trouver et lire ce livre sur Daech recommandé par Patrice Roy, pour en savoir un peu plus long, savoir où on s'en va. Si tant est que l'on puisse le savoir vraiment un jour, comme il disait [Le piège Daech, Pierre-Jean LUIZARD, éd. La découverte, 2015]. Nous ne pouvons pas saisir leur réalité telle qu'elle est, mais selon qui [et ce que] nous sommes.

________________________
[*] Il « faut » que je retrouve ce texte. Voir si j'aurais quelque lointain lien de parenté avec cet écrivain japonais.