Écrire une page par jour, c'est facile. Je n'ai qu'à piocher dans mes 52 sujets. Il en reste justement tout plein.

Une chambre à soi est de loin le livre de Virginia Woolf [1] qui a nourri et nourrit encore mes réflexions sur l'écriture. Je le relis aujourd'hui en soulignant ici et là. Et je cueille en passant cet extrait qui pourrait bien apporter de l'eau à mon moulin concernant ce journal [et son devenir] :

    […]La liberté intellectuelle dépend des choses matérielles. La poésie dépend de la liberté intellectuelle. Et les femmes ont toujours été pauvres, et cela non seulement depuis deux cents ans, mais depuis le commencement des temps. Les femmes ont eu moins de liberté intellectuelle que les fils des esclaves athéniens. Les femmes n'ont donc pas eu la moindre chance de pouvoir écrire des poèmes. Voilà pourquoi j'ai tant insisté sur l'argent et sur une chambre à soi. […]

    Mais, pouvez-vous m'objecter, pourquoi attachez-vous une si grande importance au fait que les femmes puissent écrire des livres, quand, selon vous, écrire exige tant d'efforts, mène peut-être au meurtre de sa propre tante, et presque sûrement à être en retard pour le déjeuner, et peut aboutir à de sérieuses disputes avec de très braves gens ? Mes mobiles, permettez-moi de l'admettre, sont en partie égoïstes. Comme la plupart des Anglaises dépourvues d'instruction, j'aime lire… j'aime lire en gros. Dernièrement mon régime est devenu un peu monotone ; l'histoire s'occupe trop de guerres ; la biographie trop des grands hommes ; la poésie a montré, me semble-t-il, une tendance à la stérilité et le roman… mais je vous ai suffisamment révélé mon incapacité en tant que critique du roman moderne et ne veux plus aborder ce sujet. C'est pourquoi je voudrais vous demander d'écrire des livres de tout genre sans hésiter devant aucun sujet… quelle qu'en soit la banalité ou l'étendue. J'espère que, d'une façon ou d'une autre, vous avez en votre possession assez d'agent pour voyager et pour vivre dans l'oisiveté, pour contempler l'avenir et le passé du monde, pour rêvasser sur des livres et musarder au coin des rues et laisser la ligne de la pensée s'enfoncer profondément dans l'eau du fleuve. Car je ne vous confine nullement dans le roman. Si vous vouliez me faire plaisir (à moi et à des milliers de mes semblables) vous écririez des livres de voyages et d'aventures, de recherche et d'érudition, de critique et de philosophie et de science. Et ce faisant, vous enrichiriez l'art de la fiction. Car les lives s'influencent, pour ainsi dire, réciproquement. Se trouver en tête à tête avec la poésie et la philosophie rendra la fiction meilleure. De plus, si vous regardez attentivement l'une des grandes figures du passé, Sapho, lady Murasaki [2], Emily Brontë, vous verrez qu'elle est en même temps héritière et pionnière, et qu'elle est venue au monde parce que les femmes étaient parvenues à l'habitude d'écrire naturellement, de sorte que toute activité littéraire, même en tant que prélude à la poésie, serait inestimablement précieuse pour vous.

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[1]Woolf Virginia (1882-1941) : Une chambre à soi, traduit de l'anglais par Clara Malraux, Paris, Denoël 1995, p. 162 à 164. Titre original : A room of one's own (première publication : Londres, Quentin Bell et Angelina Garnett, 1929)

[2]Murasaki Shikibu (978-1016), romancière, auteur d'une des plus grandes oeuvres littéraires japonaises : l'Histoire de Genji.