impasse bleu blanc rouge

« tout ce qu’elle aimait de l’amour c’était le faire » ***

la phrase était là, lancinante et obsédante comme un mal de ventre. La question du jour était que je l’aimais à la folie comme si elle était moi, à moi ou tellement de moi que j’aurais pu l’écrire. Elle me décrivait en moins de dix petits mots efficaces et racoleurs.

qu’allais-je faire avec ? M’en emparer pour le titre d’une nouvelle ou d’un petit roman était fort tentant. Mais pas question.

parce que cette phrase n’était pas sortie de ma tête à moi. Je l'avais sans doute lue dans un gros roman épais un samedi après-midi en revenant du Marché Jean-Talon avec trois bouquets de fleurs fraîches et bleues que j'avais disposées dans des vases à moitié remplis de lait et de glaçons, au soleil.

un merle chantait. Le vent chaud me soufflait des petites caresses dans le cou. Et je sentais que la vie était si belle et pure, si droite. Impossible d’utiliser la phrase écrite par un ou une autre que moi, me disais-je.

ç’aurait été du plagiat, du vol. C’aurait été comme arracher le chant du bec des oiseaux avec un pied de biche.

mais le pire dans tout ça était le fait que je ne me souvenais plus du tout dans quel livre j'avais décroché ma phrase fétiche.

et oublier ou pire négliger de noter et citer une source, c’était une infraction grave, insoutenable pour moi, coiffée depuis quelques années du titre pompeux de maître en littérature dont je ne savais trop que faire. Boule. Chite.

et puis quoi encore ? C’est quoi tous ces chichis sur la propriété intellectuelle. Tous autant qu'ils sont ils se copient et se volent entre eux les écrivains. C'était pas si grave cet oubli.

oublier, ça peut arriver à tout le monde.

et il n’y aurait pas plus tout le monde que moi si j’arrêtais de m’exiger d’être unique ou parfaite. De saboter tout ce que j'écris. Et presque tout ce que je fais sauf les confitures. Et encore. Des fois je les laisse moisir exprès pour dire tu vois, c'est ça, t'avais pas mis assez de sucre ou mal lavé tes pots maudite pas bonne.

alors si je respectais mon droit à l’erreur, aurais-je le droit d’écrire ce que j'aimais de l’amour c’était le faire ? Peut-être que oui, et peut-être que non.

argh ! Pourquoi est-ce que je me construis tout le temps cette manière de petite impasse, pourquoi est-ce que dans mon écriture, je m’évertue à aménager des cul-de-sac si embourbés et culs terreux que je n’arrive pas à m’en sortir sans appeler le 911 ? Il me faudrait apprendre à faire avec. Jongler avec le paradoxe. Continuer de les construire, d'enfermer du texte dedans ?

pourquoi pas, si je ne pouvais faire autrement. Si c'est tout ce que je sais faire dans ma grande médiocrité d'auteur qui s'enferme et vit cachée. Oui. Construire des impasses littéraires, ça se peut. À condition d’apprendre à bûcher dedans à mesure, à les libérer, à pas les finir, à les laisser écrire par les autres ; ainsi, j’aurais au moins le plaisir de m’amuser un peu en cours de route.

c’était sans doute cela, le désir dont tu parlais.

le désir ?

si je m'étais fiée à mes rêves pour dépister l’origine de mes désirs, ça ne m’aurait pas menée bien loin.

par exemple, la nuit d’avant hier, j'avais rêvé à quelque chose de parfaitement horrible. Un avortement clandestin avec moi comme personnage principal. Et comme personnages d'horreur, le sang, les caillots, les broches à tricoter, les pots mason à vacuum et autre cochonneries. Le tout servi sur un lit aux draps de lin blancs sur lequel je s’entêtais à demander d’installer des alèzes blanches pour pas tacher les draps.

mais personne ne comprenait.

étais-je devenue sourde ?

impasse et paire rouge, je perdais sur toute la ligne.

le lin est une plante à fleurs bleues.

le lendemain, je prenais un autre chemin et je m'engageais à basse vitesse sur un chemin moins tourmenté.

c’était ça que j'avais à raconter, et rien d’autre, ce désir fou de l’homme aux yeux clairs, que je n’osais même pas regarder en face quand je me retrouvais debout devant lui. Avec cette impression pénible qu’il ne me voyait pas. Je veux dire qu’il avait l’air de voir à travers moi, mais qu’il ne voyait rien parce qu’il n’y avait rien à voir. Rien. Impasse, encore.

sauf que pour m’en sortir, j’écrirai que j’avais très envie de l’aimer. Et de rêver que lui aussi. D’amour. De temps. De vie. D'eau froide. De lait avec des bouquets de fleurs bleues dedans le samedi après-midi au soleil en revenant du Marché Jean-Talon en se tenant par la main [pour pas que tu me donnes un claque su'a yeule].

– et la perfection me direz-vous ?

– la perfection ? Poubelle.

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La phrase est de Proust. Il faudrait que je relise toute la Recherche du temps perdu pour retrouver qu'elle femme elle concernait. Albertine ?