pour un autre lundi

Pourquoi l'envie d'écrire une page de journal me vient seulement le lundi ? Aucune idée. Possible que les lundis matins, j'aie le sentiment de commencer quelque chose de neuf. Ça compte quand on tourne en rond, ça vous donne l'illusion d'avancer.

Ben oui, j'ai encore changé le décor. Assez ordinaire pour l'instant. Mais fonctionnel. Simple. Keep it simple, short and s.. C'était quoi déjà le troisième S de Kisss ? M'en souviens plus. Aucune importance.

J'ai fini de faire les boîtes de livres. Sauf la poésie qui se trouvait dans le sous-sol, dans l'armoire vitrée, pour réchauffer les soirées d'hiver et lire au frais pendant la canicule.

Petit incident tout à l'heure. En montant les piles de livres, Le vieux Livre d'Or de la Poésie française, de Pierre Seghers [en sous titre : « Une anthologie originale qui rassemble, en vers, en prose et en chansons, les plus précieux et les plus vivants trésors de la poésie française, des origines à 1940. »] s'est échappé du lot pour se fracasser sur le sol. Il a éclaté, paf, en quatre plaquettes. Acheté pour 0,25 cents dans une vente de garage. Publié chez Marabout Université, en quelle année, je sais pas, la page a été arrachée il y a fort longtemps. Anyway, la colle a lâché les pages entre 108 et 109, 256 et 257, et puis entre 328 et 329.

Je ne raffole pas des anthologies. Pourtant je vais la garder, celle-là. Et recoller les morceaux.

Pauvre livre brisé. À la page 108, tout en haut, juste avant Agrippa d'Aubigné [1552-1630], il y a ceci : « Les amants pour vos yeux endurent le trépas./Mais ils n'en meurent pas. ». Les deux derniers vers de « Galimatias », un poème de Charle-Timoléon de Sigogne [1552-1611]. Charle-Timoléon fut un grand familier d'Henri IV, plein de fantaisie, connu surtout pour ses poèmes libertins.

Et mon cher Agrippa dans tout ça ? Ça fait un bail depuis que j'ai lu Les Tragiques. N'empêche. Ce livre fait partie des lectures qui m'ont traversé l'âme et fascinée par la puissance des images. D'Aubigné était un pur écrivain enragé et engagé comme il ne s'en fait plus.

Vous avez lu « La chambre dorée » ? Page 108 et en haut de la 109, toujours :

.........
Eh bien ! vous, conseillers de grandes compagnies,
Fils d'Adam qui jouez et des biens et des vies,
Dites vrai, c'est à Dieu que compte vous rendez.
Rendez-vous la justice ou si vous la vendez ?

Plutôt, âmes sans loi, parjures, déloyales,
Vos balances, qui sont balances inégales,
Pervertissent la terre et versent aux humains
Violence et ruine, ouvrages de vos mains.

Vos mères ont conçu en l'Impure matrice,
Puis avorté de vous tout d'un coup et du vice ;
Le mensonge qui fut votre lait au berceau
Vous nourrit en jeunesse et abesche (1) au tombeau.

Ils semblent le serpent à la peau marquetée
D'un jaune transparent, de venin mouchetée,
Ou l'aspic embuché qui veille en sommeillant,
Armé de soi, couvert d'un tortillon grouillant.

A l'aspic cauteleux cette bande est pareille,
Alors que de la queue il s'étoupe (2) l'oreille :
Lui, contre les jargons de l'enchanteur savant,
Eux pour chasser de Dieu les paroles au vent.

A ce troupeau, Seigneur, qui l'oreille se bouche,
Brise les grosses dents en leur puante bouche :
Prends la verge de fer, fracasse de tes fléaux
La mâchoire puante à ces fiers lionceaux.

Que, comme l'eau se fond, ces orgueilleux se fondent ;
Au camp leurs ennemis sans peine se confondent :
S'ils bandent l'arc, que l'arc avant tirer soit las,
Que leurs traits sans frapper s'envolent en éclats.

La mort, en leur printemps, ces chenilles suffoque,
Comme le limaçon sèche dedans la coque,
Ou comme l'avorton qui naît en périssant
Et que la mort reçoit de ses mains en naissant.

Brûle d'un vent mauvais jusque dans les racines
Les boutons les premiers de ces tendres épines ;
Tout périsse, et que nul ne les prenne en ses mains
Pour de ce bois maudit réchauffer les humains.
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(1) Donner la becquée.
(2) Bouche.

D'une belle rage froide et fabuleuse, n'est-il pas ?

Et la suite, qu'est-ce que j'ai vu aux autres points de cassure ?

Entre les pages 256 et 257, il y a quatre pages de photos de poètes, non paginées. Bizarre. Elles se sont toutes détachées du livre sauf la dernière de ces pages oranges où se trouve reproduite, en noir et blanc, la Carte du Tendre et un court extrait de « Clélie », de Madeleine de Scudéry.

C'est un peu fatigant de tout recopier, sachant que j'ai encore plusieurs choses à emballer si je veux être prête à partir le 28. Alors je vais m'arrêter ici. Dommage, car aux pages 328 et 329, il y a Guillaume Apollinaire [1880-1918] et tout le milieu de « Zone ».

Terminer une page sans recopier Zone, c'est triste.