173. le sophisme de l'éphémère

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Dimanche matin, 11 septembre. Beau soleil. Le fond de l’air est un peu frais. C’est tout de même agréable parce que je respire mieux avec le froid quand il y a moins d’humidité et de pollens d’herbe à poux [Ambrosia artemisiifolia] qui me donnent des allergies épouvantables. Personne chez les voisins. Parfait, c’est tranquille et j’en profite pour glisser vers l’écriture automatique. Vers le ne pas penser ou le moins possible pour laisser le langage et les images sortir de l’inconscient c’est loin d’être facile j’ai tellement l’habitude de réviser et contrôler les mots les phrases la grammaire la syntaxe - déjà abandonner ou relâcher un peu côté ponctuation devrait faciliter l’émergence de ces trésors qui dorment dans les rayons de lumière sur la nappe à carreaux rouges et blancs sous les tintements du mobile en bambou avec le bruit des voitures sur la 40 à deux rues d’ici les moteurs des avions traversent le ciel presque exactement au dessus de ma tête le pépiement des oiseaux insouciants une scie ronde au coin de la ruelle au nord de Guizot sont une partie seulement de ce qui compose la trame sonore ma musique d’ambiance avec le soleil sur ma joue droite qui se glisse dans mon cou et descend jusque sur mon épaule c’est chaud je sens une bouffée de feu se nicher dans mon ventre et je rougis mais je n’ai pas chaud distraite par le tintinabulement des bambous qui s’agitent dans le vent mais je ne le sens pas sur moi c’est bizarre que cette écriture « automatique » ne soit faite que d’observations surtout extérieures très peu intérieures et uniquement sensorielles - rien d’autre comme si aucun autre monde n’existait en moi et autour de moi - ce matin j’ai eu envie d’être une sorcière pour vrai comme ça je serais capable d’empêcher le départ d’Alex. Ainsi, je n’aurais qu’à « souhaiter » en prononçant une formule magique ou lui faire boire un élixir amer [ça, c’est pas gagné] pour qu’il tombe sous le charme et qu’il reste. Ou trouver la force de lui dire en croisant les mains s’il vous plaît ne partez pas, j’ai besoin de vous. Ici à Montréal, nous avons besoin de vous. Comme je le connais, ça le ferait rire et ses yeux deviendraient tout ronds et très très brillants.

Dans Le Rêve de D’Alembert [Denis diderot, 1769] , Julie de Lespinasse interroge Théophile de Bordeu :

Docteur, qu’est-ce que le sophisme de l’éphémère ?

bordeu. - C’est celui d’un être passager qui croit à l’immortalité des choses.

mademoiselle de lespinasse. - La rose de Fontenelle qui disait que de mémoire de rose on n’avait vu mourir un jardinier ?

bordeu. - Précisément ; cela est léger et profond.

Ce n'est pas ça de l'écriture automatique mademoiselle, recommencez-moi ça. Ce que vous écrivez est beaucoup trop sage et discipliné.

moi. - Je fais ce que je peux. J'essaie de ne pas m'arrêter la plume en l'air, écrire même si ça n'a aucun sens, surtout ne pas chercher de sens ou de cohérence ou de liens logiques - laisser s'installer le chaos, ça ne peux pas me nuire. Hier, c'était le dix septembre. Aujourd'hui, le onze. J'étais où le dix septembre 2001 ? Oublié. Je faisais quoi ? Oublié. Et le onze ? Pas oublié. Tout le monde s'en souvient. J'étais dans mon auto, ma vieille Ford Escort blanche et j'avais des enveloppes brunes à côté de moi avec chacune un manuscrit dedans. Je faisais le tour de quelques maisons d'éditions pour les déposer en mains propres. C'est une voix à la radio, rue Saint-Denis et Lagauchetière, qui m'a appris qu'un avion avait percuté une des tours du World Trade Center. Je devais être sous le choc. J'y ai pas cru. Et puis ça été l'annonce d'un autre avion dans l'autre tour, entré dedans comme dans du beurre. J'ai regardé le ciel souvent ce jour-là [la télé aussi] en me demandant s'il était possible que Montréal soit dans la mire d'un radar fou quelque part. Personne ne savait qui avait fait ça, et pourquoi. Était-ce une guerre non annoncée, décousue ; et d'où venaient les coups, l'attaque ? On ne savait pas. Et même après qu'on a su, après que les attentats eurent été « revendiqués », « signés » en quelque sorte, personne ne savait si ça s'arrêterait là ou sil y avait d'autres avions kamikazes qui allaient venir. Ça a fait que les avions ne volaient plus, juste au cas. Et ça a duré quelques jours, le temps de savoir. De chercher à nous inoculer la nécessité de cette paradoxale « guerre aux terroristes » et tout ce qui vient avec. Malgré tout et peu à peu les choses se sont détendues. La vie a repris son cours. La peur s'est insinuée, vicieuse. [Allô écriture automatique ?] - J'essaie : hop hop bla bla bla coconut bague bracelet et planche à roulettes smack boum boum tapoche caramel grillages soleil mouche à miel canard tornade passoire crachats ronflements larmes obligées voyages sonde insondable vrille vroum vroum vrombissements et si cet avion allait me tomber sur la tête ? j'ai pas peur. Si ça arrive t'as pas le temps de trop avoir peur. Si t'as pas le temps de courir te cacher dans un trou le mieux c'est que tu restes là bien droite et les bras en croix mais si tu fais ça, t'es grillée ; si t'as le temps de le voir descendre sur ta maison ou sur toi tu cours te cacher au fond de la cave vite et n'emporte rien et ferme toutes les portes et même cache-toi dans une armoire dans la cave c'est plus sûr. Je sais pas vous, mais moi j'ai même pas de trousse d'urgence pour survivre dans une cave. Alors j'irais pas. Je sortirais plutôt dehors me promener un peu partout et voir ce qui se passe dans les débris épars comme on dit digère digestion cui cui alarme bout de cigare je ne fume pas mais ça se pourrait les enfants sont rois les adultes ont malocoeur la fraire des bois est une fraise qui ne fleurit pas j'ai mal au coeur pour vrai et j'ai soif et envie de faire la folle, la fête et peut-être la sieste. À l'heure qu'il est, vous pouvez enlever le peut-être.

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L'Image du jour a pour titre « How to write a love letter ». Elle provient du site From Old Books, où se trouvent d'autres informations concernant sa provenance. Libre de droits, merci à l'auteur.