138. la grand dieu lièvre

Me revoici, fidèle au poste et tel que mentionné dans mon avant-dernier billet, prête à vous raconter l’histoire du grand dieu Lièvre.

J’ai découvert cette légende dans le livre de Paul Radin : La civilisation indienne, chapitre XV.

Comme l’histoire s’étale sur trois pages et demie du livre, et qu’elle serait beaucoup trop longue et indigeste pour une page de journal ordinaire [le style est un peu lourd et bourré de redondances], j’avais deux choix : soit recopier tel quel en divisant le texte en trois pages avec des « à suivre » en bas de page, ce qui donnerait trois jours de travail pour moi et trois jours de lecture pour vous autres. Autre option, récrire la légende en la condensant au maximum pour en faire une page de longueur raisonnable.

Bon. Recopier autant de mots, ça ne m’intéresse pas trop. Numériser ? Je ne suis pas « équipée pour ». Et puis il y a les droits d’auteur, je ne crois pas que c’est bien légal. Alors c’est décidé, je fais une version courte.

Qui sera mise en ligne plus tard aujourd’hui, après ma belle image de lapin [on va dire que c’est un lièvre].

Panting was his heart with fright

Image [titre] : Panting was his heart with fright
Source : Anonyme, “Chatterbox Annual” (1916)
Libre de droits [expirés]. Crédits : From old books

Le grand dieu Lièvre

Il était une fois une mère qui vivait dans un wigwam avec sa fille. Un jour, la mère s’approcha de la fille et lui dit : « Ma chère fille, écoute moi attentivement car j’ai peur pour toi. Fais très attention lorsque tu sors, veille à ne jamais t’asseoir ou marcher face à l’ouest. »

Mais la jeune fille était un peu étourdie et souvent désobéissante. Un jour, oubliant la recommandation de sa mère, elle sortit de la hutte et s’en alla vers l’ouest. Soudain, elle entendit le bruit du vent soufflant dans sa direction et le froid la fit frissonner. Peu après, elle s’aperçut quelle était enceinte. La mère se mit dans tous ses états et elle réprimanda sa fille. Mais la chose était faite.

Peu de temps après, la femme entendit des enfants se quereller dans le ventre de sa fille. Se rapprochant, elle entendit une voix dire : « Je veux naître en premier. » Et l’autre répondit : « Non, ce n’est pas à toi de naître en premier. C’est moi l’aîné. » Alors elle pleura, car cela voulait dire que sa fille allait mourir.

Mécontents d’avoir à naître l’un après l’autre, les jumeaux s’entendirent pour sortir chacun par un endroit différent afin qu’aucun ne fut le premier. Enfin ils naquirent et leur mère mourut avec eux toute seule dans la forêt.

La grand-mère, n’ayant pas de nouvelles de sa fille, partit à sa recherche et découvrit un caillot de sang. Elle arracha un peu d’écorce sur le tronc d’un bouleau, y déposa le caillot et baissa les yeux. Lorsqu’elle regarda à nouveau le bouleau, surprise, elle aperçut un petit enfant qui lui dit : « Sais-tu qui je suis ? Je suis le lièvre, Nanabushu. »

La femme le prit, l’amena chez elle et l’éleva. Un jour il dit à sa grand-mère : « Connais-tu un endroit où il y ait des hommes ? »

– « Oui, répondit-elle. Dans cette direction, bien loin, au bord de la mer, il y a des hommes. »
– « Je suis curieux de savoir s’ils connaissent le feu. »
– « Oui, dit la grand-mère. Ils savent faire du feu. »
– « Je t’en prie, laisse-moi aller chercher du feu. »
– « Tu ne réussiras pas. Il y a un vieillard qui garde le feu. Il ne sort jamais. Et il a deux filles qui, elles, sont toujours dehors. »
– « C’est pas grave, j’irai. »
– « Très bien, répondit-elle. »


L’enfant dit ensuite : « Je veux que la mer soit recouverte d’une couche de glace aussi épaisse que l’écorce de bouleau qui recouvre le wigwam. » Et il ajouta : « Je veux devenir un lièvre. »

Et les choses se passèrent comme il l’avait souhaité. L’enfant prit l’aspect d’un lièvre et commença son voyage sur la glace.

La glace ne se rompit pas. Arrivé là où les hommes demeuraient, le lièvre repéra l’endroit où ils puisaient leur eau et il songea : « Je voudrais qu’une femme vint chercher l’eau et qu’elle me prit pour un jouet », puis il se laissa glisser dans la source et il attendit.

Peu après, une femme arriva et se mit à puiser de l’eau. C’est alors qu’elle découvrit le petit lièvre. Vite, elle s’en saisit. Après l’avoir un peu séché, elle le mit dans sa robe et l’emporta chez-elle. Elle le mit à côté du feu pour que la chaleur séchât ses poils en disant à sa soeur aînée : « Regarde ce que j’ai trouvé, c’est un petit lapin. Vois comme il est joli. »

Les deux femmes se mirent à rire tandis qu’elles caressaient le lapin.

Leur père qui était le vieillard assis dans la hutte, gardien du feu, les surprit : « Vous faites trop de bruit », leur dit-il.

Les filles dirent à leur père : « Regarde, regarde ce petit lapin. »

– « Prenez garde, dit le vieillard. Ne savez-vous pas comment naissent les manitous ? Peut-être en est-ce un. Allez le remettre là où vous l’avez pris. Vous avez été bien folles de l’apporter. »

Alors l’une des filles dit : « J’aime tellement ce petit lapin. Comment pourrait-il être un manitou ? » Et, en dépit de ce que son père lui avait dit, elle exposa le petit lapin à la chaleur du feu pour bien faire sécher ses poils ; elle le tourna ensuite de l’autre côté.

Et Nanabushu pensa : « Maintenant que je suis bien sec, je voudrais qu’une étincelle tombât sur moi. » Et une étincelle tomba sur lui. Dès qu’il fut enflammé, il bondit dehors.

Les filles crièrent à leur père : « Regarde-le, il s’enfuit dehors avec le feu. »

– « Hélas, dit le vieillard, vous n’avez pas fait attention à ce que je vous ai dit. C’est sûrement un manitou qui est venu enlever notre feu. »

Sautant sur ses pieds, l’homme courut vers son bateau, mais celui-ci était inutilisable car recouvert de glace. Ils durent se contenter de suivre des yeux le lièvre jusqu’à ce qu’il eut disparu.

Lorsque Nanabushu arriva en vue de sa maison, il accéléra et cria à sa grand-mère en bondissant à l’intérieur : « Enlève-moi ce feu, grand-mère, je brûle. »

Et la grand-mère lui enleva le feu.

En vérité, c’est ainsi qu’ils s’emparèrent du feu.

Et Nanabushu dit : « C’est à cause de cela que le lièvre d’été aura toujours l’air pelé. »

fin

[Et l'auteur d'ajouter : « C'est donc en causant la mort de sa mère que le grand Lièvre divin vint au monde. C'est un véritable héros, né d'une vierge et parvenant instantanément à une maturité miraculeuse. »]