129. en colère. ou pourquoi j'aime Cioran

lettrine_q.jpg

uand la colère gronde en moi. 

uand la colère couve, bien cachée en-dessous de la couette de mes mélancolies, ou derrière ces peines inconsolables qui me secouent le corps à force de sanglots z-hystériques. 

uand je me sens comme qui dirait éventrée à mains nues, après avoir laissé sortir le méchant chagrin qui m'empoisonne, je retrouve invariablement la pensée de Cioran. Je prends un de ses livres, souvent le même. Je l'ouvre au hasard. Je lis.

De tout ce qui est censé appartenir au « psychique », rien ne relève autant de la physiologie que le cafard, actif dans les tissus, dans le sang, dans les os, dans n'importe quel organe pris isolément. Si on le laissait faire, il démolirait jusqu'aux ongles.

Une chose que j'aime chez Cioran, parmi d'autres, c'est son fond de colère. Aujourd'hui, c'est ça qui me plaît le plus chez lui. Sa colère. Elle me fait du bien. Elle me manquait. Je la désire.

À Saint-Séverin, un choeur italien chante les Lamentations de Jérémie de Cavalieri. Au plus fort de l'émotion, je me dis qu'à la première occasion je réglerai son compte à... Dans les moments les plus « éthérés », je suis invariablement saisi par le désir de me venger sur l'heure d'une offense nullement récente, mais vieille de dix, de vingt, de trente ans.

Moi la colère, j'ai de la misère avec. C'est un sentiment qui me fait mal, qui me fait voler en éclats. Qui me détruit. Qui me tue. Enfin c'est l'impression qu'il me reste quand elle se laisse sortir de ma cocotte-minute intérieure.

Entre une gifle et une indélicatesse, on supporte toujours mieux la gifle.

____________________________
Les extraits cités sont de E.M. Cioran : Ébauches de vertige [1979].

La lettrine « Q » provient du site From old books : Initial letter “Q” from . 650 Fabrica... (1543). Un groupe de jeunes garçons nus, chérubins ou angelots [putti] sont occupés à disséquer un animal, peut-être un loup. Dans l'estomac du loup, ils découvrent un mouton.