115. buk

L'autre jour, je suis revenue de la bibliothèque avec seulement trois livres à lire pour la semaine.Un gros, un petit et un album. Je n'en croyais pas ma chance d'avoir découvert Murphy, de Samuel Beckett. Que je n'avais jamais vu en librairie. Ni d'occasion, ni ailleurs. Et juste à côté, parce que ce jour-là j'étais trop paresseuse pour aller plus loin que la rangée des A et des B, il y avait un volumineux Bukowski qui me faisait de l'oeil avec sa couverture rouge vif. Cinq romans ? Ok.

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mon gros livre du jour :
5 romans de bukowski publiés chez Grasset & Fasquelle en 2005

J'ai d'abord commencé par lire Murphy. Un soir tard. Abandonné en plein milieu. Incapable d'aller plus loin. Il y avait là-dedans une manière de délire du style et de la sémantique qui ne me touchait pas. Ou qui m'énervait, me distrayait du sens. Je ne sais trop. Mais j'accrochais pas à Murphy. Je lisais, restais à la surface, tournais en rond. Je l'ai donc refermé. Ça me ferait une autre inachevée lecture d'hiver de plus. Tant pis.

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Judith et la tête d'Holoferne,
La vie des femmes au moyen Âge,
page 116

J'ai ouvert mon deuxième livre : La vie des femmes au Moyen Âge. Un livre plein d'images. Le texte est de Sophie Cassagnes-Brouquet. Un texte construit à partir des histoires « racontées » par les images des femmes du temps, ou de l'interprétation que l'auteur et l'histoire en a fait. Bref, je n'ai rien appris de plus dans ce livre que ce que j'ai ou avais déjà vu dans les peintures, dessins, tapisseries, bas reliefs, enluminures moyenâgeux et autres. Images très fortes cependant, et très très belles. J'y ai même retrouvé la fabuleuse Judith de la Bible avec sa longue épée dans une main et la tête d'Holoferne dans l'autre.

Et comme on le suppose du malheur, un bonheur n'arrive jamais seul. Dans Women, Henry Chinaski, écrivain porté sur la bouteille, rencontre femme après femme, dont Lydia, avec qui il boit, angoisse, vomit, s'engueule, se chicane à mort, mais avec qui il se rabiboche tout le temps.

Lydia est sculpteur et un jour elle lui « fait » sa tête dans une grosse motte de terre glaise. La lui donne. À chaque rupture, l'écrivain ira porter sa tête sur la galerie de son ex. Et la rapportera chez lui après réconciliation. Tant d'absurdité et d'humour, ça fait plaisir à lire. Le plus beau dans cette histoire, ce qui dépasse la fiction et me prouvera une fois de plus que l'expérience de lecture va beaucoup plus loin que le temps où j'ai un livre entre les mains, j'ai découvert une photo du vieux dégueulasse avec sa fameuse tête.

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Bukowski et sa tête

Ne voyant aucune mention de droits sur le site [http://charlesbukowski.free.fr/photographies.html], je suis revenue à mon journal avec la tête, pour vous la montrer. Me disant que si on me la réclamait, j'irais la rapporter sur la galerie. Arf. La quantité de photos de Bukowski qu'il y a sur ce site [il y a aussi des dessins, des peintures, des lettres et tout et tout], je me demande où ils ont trouvé tout ça. C'est fou.

Women est possiblement le livre le plus triste, le plus lucide et cru, le plus drôle que j'ai lu depuis un bon bout de temps. Je conserverai ici ces quelques extraits. Pour ne pas les perdre dans mes carnets. Ou les oublier.

Pourquoi ces passages-là plutôt que d'autres, me direz vous. Parce que.

Katharine savait qu'il y avait chez moi quelque chose de malsain, quelque chose qui clochait, dans mes actes comme dans mon être. Tous les mauvais trips m'attiraient : j'aimais boire, j'étais paresseux, je ne défendais aucun dieu, aucune opinion politique, aucune idée, aucun idéal. J'étais installé dans le néant, dans l'inexistence, et je l'acceptais. Tout cela ne faisait pas de moi une personne intéressante ; mais je ne voulais pas être intéressant, c'était trop difficile. La seule chose que je désirais vraiment, c'était un espace doux et nébuleux pour vivre, et qu'on m'y fiche la paix. D'un autre côté, quand je me saoulais, je hurlais, je devenais fou furieux, je perdais la tête. Les deux types de comportement s'accordaient mal. Je m'en moquais.

Je suis rentré chez moi, pété. Le soleil était haut, jaune et douloureux.

Les écrivains posent un problème. Si ce qu'un écrivain écrit est publié et se vend comme des petits pains, l'écrivain se dit qu'il est génial. Si ce qu'un écrivain écrit est publié et se vend moyennement, l'écrivain se dit qu'il est génial. Si ce qu'un écrivain écrit est publié et se vend très mal, l'écrivain se dit qu'il est génial. Si ce qu'un écrivain écrit n'est jamais publié et qu'il n'a pas assez d'argent pour s'éditer à compte d'auteur, alors il se dit qu'il est vraiment génial. En fait, la vérité est qu'il y a très peu de génie. Le génie n'existe quasiment pas, il reste invisible. Mais vous pouvez être assuré que les pires gratte-papier ont une confiance inébranlable en eux-mêmes. Bref, les écrivains sont une race à éviter, mais j'avais beau essayer de les éviter, c'était presque impossible. Ils comptaient sur une sorte de fraternité, de connivence. Ni l'une ni l'autre n'avait rien à voir avec l'écriture, ni l'une ni l'autre n'était utile devant la machine à écrire.

J'ai pris ma bouteille avant d'aller dans ma chambre. J'ai enlevé tous mes vêtements sauf mon caleçon et me suis couché. Tout allait de travers. Les gens s'accrochaient aveuglément à la première bouée de sauvetage venue : le communisme, la diététique, le zen, le surf, la danse classique, l'hypnotisme, la dynamique de groupe, les orgies, le vélo, l'herbe, le catholicisme, les haltères, les voyages, le retrait intérieur, la cuisine végétarienne, l'Inde, la peinture, l'écriture, la sculpture, la musique, la profession de chef d'orchestre, les balades sac à dos, le yoga, la copulation, le jeu, l'alcool, zoner, les yaourts surgelés, Beethoven, Bach, Bouddha, le Christ, le H, le jus de carotte, le suicide, les costumes sur mesure, les voyages en avion, New York City, et soudain, tout se cassait la gueule, tout partait en fumée. Il fallait bien que les gens trouvent quelque chose à faire en attendant de mourir. Pour ma part, je trouvais plutôt sympa qu'on ait le choix.

J'ai fait mon choix. J'ai pris la bouteille de vodka et ai bu au goulot. Les Russes étaient vraiment fortiches.

Cecelia s'est assise et nous a regardés boire. Je voyais bien que je la dégoutais. Je mangeais de la viande. Je ne croyais en aucun dieu. J'aimais baiser. La nature ne m'intéressait pas. Je ne votais jamais. J'aimais les guerres. L'espace intersidéral me rasait. Le base-ball me rasait. L'histoire me rasait. Les zoos me rasaient.

Quand j'étais jeune, j'étais tout le temps déprimé. Mais à mon âge, le suicide me semblait inenvisageable. Il ne restait plus grand-chose à tuer. On avait beau dire, c'était agréable d'être vieux. Il me paraissait normal qu'un homme dût attendre au moins la cinquantaine avant d'écrire quelque chose de valable. Plus on traverse de rivières, plus on connaît les rivières - si au moins on survit à l'eau écumeuse et aux récifs. Parfois ce n'était pas de la tarte.

Women : © 1978, Charles Bukowski. © 1981, Éditions Grasset & Fasquelle, traduit de l'américain par Brice Mathieussent.

Les autres romans de ce recueil sont : Factotum [1975], Le Postier [1971], Hollywood [1989] et Pulp [1994].