106. au lit

Bon matin. Il a neigé cette nuit. Pas beaucoup. Juste assez pour que le jour s'illumine sous le soleil. D'un côté de la maison, côté bureau, le ciel est gris. De l'autre, côté baignoire, c'est tout bleu.

Je ne sais pas. Je ne sais pas pourquoi j'ai délaissé Colette tout d'un coup, hier. Mais je sais pourquoi j'ai passé une partie de la nuit avec Samuel Beckett. À lire L'expulsé d'un bout à l'autre deux ou trois fois. À feuilleter Molloy. À commencer L'innommable [que S.B. a écrit en français, en 1949]. Que je ne lirai pas avant d'avoir relu Molloy, et dégusté Malone [à trouver] en buvant du thé au lait sucré, « c'est un ordre ».

Je me suis fabriqué une liste des oeuvres d'auteurs irlandais que je n'ai jamais pris le temps d'étudier [lire apprécier] à leur juste valeur. Ce que je ferai d'ici le printemps ou le début de l'été. Ce désir-là m'est venu comme un coup de foudre, un coup au coeur. En même temps que l'envie d'aller passer quelques semaines ou quelques mois à Dublin.

Or depuis que j'ai commencé à échafauder mon projet Dublin, le plus heureux des hasards place sur ma route plein de musique, de livres, d'objets, de situations et de personnes qui apportent de l'eau à mon petit moulin. Je rêve en vert. Je rêve à Dublin. À des buissons d'aubépines et de rosiers sauvages.

En attendant d'avoir ramassé assez de sous pour payer le billet d'avion, j'ai photographié et bricolé quelque peu la couverture de L'innommable, pour coller sur ce billet une photo de Beckett prise en 1955. L'histoire ne dit pas par qui [© éditions de Minuit].

beckett.jpgEn bas de la première page de L'expulsé, et se terminant avec le premier paragraphe de la nouvelle, en haut de la page 2, cette précieuse perle :

C'est tuant, les souvenirs. Alors il ne faut pas penser à certaines choses, à celles qui vous tiennent à coeur, ou plutôt il faut y penser, car à ne pas y penser on risque de les retrouver, dans la mémoire, petit à petit. C'est-à-dire qu'il faut y penser pendant un moment, un bon moment, tous les jours et plusieurs fois par jour, jusqu'à ce que la boue les recouvre, d'une couche infranchissable. C'est un ordre.