76. mauvais sort ? non

Haïtiens qui portent des paquets sur la tête

Cette image est assez hallucinante. Elle parle de force et de courage. Je l'ai cherchée longtemps parce que je ne voulais pas traiter le sujet de façon sanglante avec des ruines fumantes comme presque toutes ces images véhiculées par les médias et dont je commence à me sentir plus que sévèrement sursaturée.

Pourtant, cette image est aussi brutale que les autres. Je l'ai choisie pour me rappeler ce que j'ai entendu ce soir aux informations, que presque trois millions de personne, en Haïti, en ce moment, peuvent porter sur leur tête tout ce qu'ils possèdent, s'ils ont encore la force de le faire. Mais plusieurs n'ont rien à porter, parce qu'ils ont perdu le peu qu'ils avaient. Et ils n'ont pas encore fini de compter leurs morts.

Signe des temps, j'ai l'impression d'assister à une grande foire aux photos et aux vidéos, prises par plein de monde maintenant, de plus en plus de monde et des photographes de presse aussi, tous ces gens fréquentent, touchent du pied et sentent les milliers de morts en décomposition, ils entendent les cris de ceux qui sont coincés sous les gravats. Comment peuvent-ils faire pour photographier et filmer des blessés, au lieu de les secourir, et des morts entassés par terre depuis longtemps, au lieu de les couvrir ou d'aider à les placer ailleurs qu'au beau milieu de la rue. Et je serais capable de regarder ça et de trouver ça normal ? c'est comme de l'indifférence, comme se dire ce n'est pas à moi de faire ça, il y en a trop, ça ne sert à rien. C'est de la dénégation ? Non. Il y a une autre explication. Ils doivent être sous le choc. Se croire en plein cauchemar ?

Trop d'images terribles circulent en ce moment, autant [et plus] sur le web que dans les journaux et à la télévision qui, elle, ne se gêne pas pour les repasser en boucles et re boucles lorsque les plus récentes ne sont pas assez choquantes. C'est dur. Ça fait mal. Parfois je ferme la « boîte à poux » et je me dis c'est fini, je vais quand même pas me laisser contaminer, envahir et hanter l'esprit, et démolir les émotions avec tout ça et alors je me glisse dans mon bain où je me fais tremper jusqu'à ce que l'eau soit définitivement passée de bouillante à tiède, voire même frisquette. Puis comme si c'était plus fort que moi, je reviens pour écouter parce que je suis inquiète, que tout cela m'angoisse. Je ne suis pas la seule. Tout le monde ici a la gorge nouée et tremble de désolation et d'impuissance devant ce grand malheur qui frappe une fois de plus le peuple haïtien. Cette fois-ci, c'est un tremblement de terre. Je vous passerai la trop longue liste des antécédents, tout le monde la connaît.

J'arrive difficilement à écrire. À me calmer assez pour écrire. Reprendre mes sens. Retrouver le fil d'une pensée rationnelle. Parce qu'il n'y a pas que les images. Quand j'entends parler [ou quand je lis] certains journalistes, ou personnages politiques, il m'arrive souvent, depuis le 12 janvier, de sursauter. Dix fois au moins, depuis bientôt trois jours, je me suis assise à mon clavier pour écrire un billet sur le mauvais sort, l'adversité, la malchance, le [pas toujours fabuleux] destin, la fatalité, le doigt et les intentions de Dieu [qui ça ?] ou ceux de son ami de toujours, le Diable en personne [qui ça bis ?].

La première chose que j'ai lue [ou entendue ] était « le sort s'acharne sur les Haïtiens [...] ». Les yeux me sont presque sortis de la tête. Et puis je me suis dit, calme toi, la personne qui écrit [ou dit] ça est bouleversée. Évident. C'est sorti tout seul, juste un cliché, pas de quoi s'énerver. C'est du second degré, pour dire que c'est indécent que ce soit presque toujours les mêmes qui écopent du pire. Moi, comme tout le monde, je ne peux m'empêcher de temps en temps de me poser cette question : pourquoi encore eux-autres ? Mais quand ça m'arrive, je sais bien qu'il n'y en a pas de réponse à ça. C'est un tremblement de terre, un maudit gros. Un point c'est tout.

Le calme étant plus ou moins revenu dans mon petit coeur (c'était hier, en soirée), j'avais appris [fiouuu] que Dany Laferrière était vivant, j'ai ouvert le dictionnaire sur le mot : sort. Eh bien ce que j'y ai lu confirme ce que je pensais. Et cette définition englobe tout le reste de ces fausses croyances qui ne mènent nulle part. Aucune puissance imaginaire, personnifiée ou non, n'existe et n'est supposée fixer le cours de la vie. C'est un tremblement de terre.

Provenance de l'image : PORT-AU-PRINCE, Haiti (16 septembre 2008) « Haitian workers move cooking oil supplied by United Stated Agency for International Development (USAID) at a distribution center at Port-Au-Prince international airport. America's contribution to relief efforts in Haiti are being coordinated by the USAID and its Office of U.S. Foreign Disaster Assistance. US Navy Photo by Chief Mass Communication Specialist James G. Pinsky (Released). La photo appartient au domaine public et provient de commons.wikimedia.org.