75. couleurs 2010

De quelle couleur sera-elle donc, cette nouvelle année ? En tout cas, pas d'un bleu, d'un blanc ou d'un rouge ordinaire. Pas même rose [à moins d'un rose botticellien]. Elle sera de la couleur des fleurs et des mots rares, et en plus elle sera balsamique, climatérique, adamantine, émouvante, callipyge, poignante, ensorcelante, alabastrine, brasillante, apaisante, passionnante, soleilleuse et melliflue.

Ma première recherche de l'année, après vous en avoir souhaité, très chers lecteurs, une bonne et heureuse douée de toutes les qualités précitées, sera de trouver des noms rares de couleurs pour qualifier l'an deux mille dix.

Pour enquêter dans le domaine des plus belles couleurs rares, j'avais sous la main le Petit dictionnaire des mots rares de Thierry Prellier.

Dans l'introduction à son petit dico, Prellier écrit :

    Un mot, c'est une fleur. L'herbier vous donne sa description et la glose son sens. Mais la rencontre de la plante parmi son paysage, dans l'entourage, le biotope qui lui est familier font plus, souvent, que toutes les planches botaniques du monde. Elle donne au végétal inconnu une réalité, une présence, une évidence !...

     Pourtant les mots, contrairement aux fleurs rares, n'ont pas besoin de protection. Ne cueillez pas le narcisse de Glénan, c'est une espèce précieuse et unique, vous fragiliseriez encore son petit univers insulaire. À l'opposé, faites donc des bouquets de mots peu entendus, d'adjectifs rares, de noms lus pour la première fois, de verbes inusités. Plus on les emploiera, plus on les cueillera et recueillera, plus on les offrira, et plus ils auront de vie, de sens et de raisons d'être. Il s'en trouve d'indispensables qui désignent des objets, des concepts, des gestes précis. Il en est d'adventices, de futiles, quelques-uns se font décoratifs, d'autres précieux, certains maniérés, pédants peut-être (mais il est si bon parfois de jouer le professeur pour donner une couleur à son discours). Il en est de labiles aussi, qui s'oublient, qui glissent à terre comme un pétale fané, que notre mémoire ne flâtrera pas au fer de ses synapses.

Quelle jolie métaphore, quel discours inspirant. Mais que signifie donc ce « flâtrera ». Flâtrer serait un verbe ? Jamais lu ni entendu nulle part avant aujourd'hui. Il ne figure même pas dans le livre en question, pas dans le Petit Robert 2007 non plus. Et dans mon vieux Littré ? Bingo ! « Flâtrer : (anc. fr. flat, coup), v.a. Appliquer un fer rouge en forme de clef à un animal qui a été mordu, afin de le préserver de la rage. »

Fabuleuse trouvaille. Ainsi donc, j'en déduis que ma première couleur 2010 sera le rouge, rouge comme la viande rouge marquée au fer rouge. Peut-être qu'elle hésite entre l'amarante et le nacarat. Ou qu'elle aime mieux l'andrinople,  ce coton rouge bon marché. « ...des becs d'acétylène [...] répandaient [...] une lumière atroce que les draperies d'andrinople [...] absorbaient uniformément... » [Francis Carco : Jésus la Caille). Sera-t-elle alezane, cette merveilleuse couleur rouge-jaune d'un cheval. « Indianite est morte d'entérite. Pour la remplacer, j'ai choisi une petite jument alezane que j'ai appelée Ponette » (Ephraïme Grenadou et Alain Prévost : Grenadou, paysan français). D'autres possibilités, dans les tons et nuances rouges : kermès, violine, latérite, purpurine, marasquine, rubescenteincarnadine, cinabre, coralline.  

Si l'année se peint en bleu, elle aimera la couleur flamboyante des azulejos. Et aussi l'aigue-marine, « ...dans les lueurs différentes du vert, dans les lueurs vert-lumière de l'émeraude, prasines du péridot, glauques de l'aigue-marine, jaunâtres du zircon, céruléennes du béryl... » (Joris-Karl Huysmans : En rade). Certainement un peu azurescente, aussi, devenant azurée comme les « montagnes lointaines ; montagnes proches ; encore des montagnes - merveilles azurescentes, toujours inacessibles... » (Vladimir Nabokov : Lolita). Mais peut-être baltique « ...les rideaux vieux bleu, bleu baltique ?, cramés par la poussière et le temps, mais rideaux d'origine, avaient été délicatement tirés... (Yves Navarre : Dernier dimanche avant la fin du siècle). Et d'autres couleurs bleues : flore, saphirée, lapis-lazuli.

Et si 2010 opte pour le blanc [et enfin, pour la paix], elle sera albugineuse ou albuginée : Blanchâtre (médical) « Des polypes ocellés, qui dans leur grouillement vermiculaire et lubrifié révélaient l'incanardin d'une grande lèvre centrale, effleuraient des plantations d'olothuries albuginées au gland de passe-velours » (Umberto Eco : L'Île du jour d'avant). Ou liliale [d'une blancheur de lys].

C'est long chercher des couleurs. Je suis fatiguée. Il aurait été plus facile et simple de conclure que 2010 serait versicolore. Multicolore et changeante, comme si « ... sa nature épicurienne rechign[ait] à trouver illusoire et peccamineux le monde versicolore après tout fait par Dieu en six jours de dur labeur... » (Jacques Fleurent : Armorica).