60. test, bugs et cafard

Montréal se réveille tard ces temps-ci. On ne court jamais qu'après ça, le temps. Le temps. Mon retour de voyage s'est bizarrement passé. Je me suis sentie écorchée par toutes sortes de choses. J'ai finalement été malade. Méchant virus.

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Mais non, je ne me suis pas mise à écrire en latin. Le texte ci-haut n'était que du remplissage pour « tester » ma plateforme de publication (Dotclear 2.1.6), mise à jour vendredi, et je l'ai gardé en souvenir. Pour me souvenir que j'ai rencontré quelques problèmes avec les codes, principalement avec l'éditeur de thèmes. Que j'ai pataugé et cherché et fouillé durant des heures et des heures avant de comprendre que c'était ma faute en partie parce que j'avais modifié un seul fichier (dans le thème Qrazy Times) et encore une fois ma faute et celle de mon navigateur (Safari 3.2.3) qui n'était pas à jour (je croyais bêtement que les mises à jour se faisaient automatiquement) : le fait d'activer Javascript empêchait le fonctionnement de la patente.  Et pour me souvenir que, après avoir installé la version 4.0.3 de Safari, tous mes problèmes étaient résolus. Enfin, c'est ce que je croyais.

Encore bloquée dans mon gros livre de Proust, à 30 pages du début de La prisonnière (À la recherche du temps perdu, volume 5). Tout ce que j'arrive à lire ce matin c'est mon petit recueil de pensées, aphorismes et réflexions de Cioran (Ébauches de vertige, texte extrait de Écartèlement). Tant qu'à extraire, j'ai songé à extraire de cet extrait tout ce qui concernait le suicide. J'ai envie de passer mon dimanche à ça. Ne voir personne et recopier, annoter les aphorismes de Cioran. C'est une activité comme une autre. Et ne dites pas que je traîne un cafard de tous les diables. Je ne sais même pas ce que c'est que je porte comme état mental et physique. C'est peut-être juste dans le corps que ça va pas. Il est dans le corps ce cafard. Nulle part ailleurs. Maudit virus.

Allons y.

Je ne connais personne qui aimât la déchéance autant qu'elle. Et pourtant elle s'est tuée pour y échapper.

L. veut savoir si j'ai la ligne du suicide, mais je cache mes mains et, plutôt que de les lui montrer, je porterai toujours des gants en sa présence.

Cet octogénaire m'avoue, sous le sceau du secret, qu'il vient d'éprouver pour la première fois de sa vie la tentation de se tuer. Pourquoi tant de mystère ? Honte d'avoir attendu si longtemps pour connaître un désir si légitime ou, au contraire, horreur devant ce qu'il doit tenir pour une monstruosité ?

Pascal, et c'est bien dommage, n'a pas cru bon de s'arrêter sur le suicide. C'était pourtant un sujet pour lui. Sans doute aurait-il été contre, mais avec des concessions révélatrices.

[Tiens, tiens. Chemin faisant, j'ouvrirais bien une petite parenthèse sur le cafard :

« De tout ce qui est censé appartenir au "psychique", rien ne relève autant de la physiologie que le cafard, actif dans les tissus, dans le sang, dans les os, dans n'importe quel organe pris isolément. Si on le laissait faire, il démolirait jusqu'aux ongles. » ]

S'il y avait une forme courante, voire officielle, de se tuer, le suicide serait beaucoup plus fréquent. Mais comme pour en finir il faut chercher sa propre voie, on perd un temps si important à méditer sur des vétilles qu'on en oublie l'essentiel.

Tacite fait dire à Othon décidé à se tuer mais persuadé par ses soldats de différer son geste : Eh bien, ajoutons encore une nuit à notre vie.
...Il faut espérer pour lui que sa nuit ne ressemblait pas à celle que je viens de passer.

Dire que depuis si longtemps je ne fais que m'occuper de mon cadavre, que m'employer à le rafistoler, au lieu de le jeter au rebut, pour le plus grand bien de tous les deux !

S'il existait quelque trace d'un ordre providentiel, chacun devrait savoir exactement quand il a fait son temps et disparaître toutes affaires cessantes. Comme en pareille matière il y a toujours du pour et du contre, on attend, on dialogue avec soi, et les heures et les jours passent dans l'interrogation et l'indignité.
À l'intérieur d'une société parfaite, on signifierait à chacun de vider les lieux dès l'instant où il commencerait à se survivre. L'âge n'y serait pas toujours le critère, vu que tant de jeunes sont indiscernables de fantômes. Toute la question serait de savoir comment choisir ceux dont la mission consisterait à se prononcer sur la dernière heure de tel ou tel.

Je passe mon temps à conseiller le suicide par écrit et à le déconseiller par la parole. C'est que dans le premier cas il s'agit d'une issue philosophique ; dans le second, d'un être, d'une voix, d'une plainte...

Le suicide, seul acte vraiment normal, par quelle aberration est-il devenu l'apanage des tarés ?

Dans les maux de la vie, la faculté de se tuer est, selon Pline, le plus grand bienfait qu'ait reçu l'homme. Et il plaint la Divinité d'ignorer une telle tentation et une telle chance.
S'apitoyer sur l'Être suprême parce qu'il n'a pas la ressource de se donner la mort ! Idée incomparable, idée prodigieuse, qui à elle seule consacrerait la supériorité des païens sur les forcenés qui devraient bientôt les supplanter.
Qui dit sagesse ne dit jamais sagesse chrétienne, pour le motif que cela n'a existé ni n'existera. Deux mille ans inutiles. Toute une religion condamnée avant de naître.

Chacun attend d'être mis hors circuit par les lésions ou les années, alors qu'il serait si simple de mettre un terme à tout cela. Les individus, comme les empires, affectionnent une longue fin honteuse.

L'originalité d'un être se confond avec sa manière à lui de perdre pied. Primauté de la non-ingérence : que chacun vive et meure comme il l'entend, comme s'il avait l'heur de ne ressembler à personne, et qu'il fût un monstre béni. Laissez donc les autres tels qu'ils sont, et ils vous en seront reconnaissants. Voulez-vous à tout prix leur bonheur ? Ils se vengeront.

[On me pardonnera une deuxième parenthèse pour nourrir mon cafard dominical :

« Le pire, ce n'est pas le cafard ni le désespoir mais leur rencontre, leur collision. Être broyé entre les deux ! »]

Attenter à ses jours - quelle expression juste ! Ce que nous possédons c'est en effet cela : des jours, des jours et c'est tout ce à quoi nous pouvons porter atteinte.

Se résigner ou se faire sauter la cervelle, tel est le choix devant lequel on est mis à certains tournants. De toute manière, la seule vraie dignité est celle d'exclu.

J'avais en moi l'instinct dune issue fatale - ce mot prononcé à Sainte-Hélène, n'importe qui a le droit de l'articuler : il convient même à l'équipée humaine en général, dont il explique le caractère trouble, les ambiguïtés, le flou et le tragique, l'avance haletante, l'acheminement vers l'étape finale, vers le règne de larves et de fantoches.

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« En ce moment, je suis seul. Que puis-je souhaiter de mieux ? Un bonheur plus intense n'existe pas. Si, celui d'entendre, à force de silence, ma solitude grandir. »