44. et puis c'est quoi, ce journal ?

bouture

Question judicieuse à poser. Puisque je l'ai mis en mode à pause le 24 février. Reprise aujourd'hui, 18 mars.

J'y pensais depuis une semaine. À recommencer. Je tournais autour. J'attendais le jour. J'ai trimé dur. Et ç'a porté fruits. Le manuscrit est toujours en chantier, mais je tiens le bon bout et j'ai confiance pour la suite. Je prépare mon retour à Montréal. Ma belle grande, trop grande maison blanche est à vendre. J'ai signé le contrat de courtage « irrévocable » lundi. La ville et mon monde là-bas me manquent trop. Vivre ici en pleine campagne, j'ai adoré, il y a plein d'avantages et tout, j'aime la maison et son confort, le grand apaisement qu'elle m'a procuré, et elle me manquera peut-être. Mais j'en ai terminé avec l'ambivalence. Ici, c'est trop loin, point. Je repars riche de ce que j'ai appris. Je n'abandonne rien, je continue ailleurs. Sans regrets.

Je ne regrette pas non plus d'avoir pris quelques distances avec l'écriture en ligne. C'est un peu comme reculer de quelques pas devant une toile, le pinceau en l'air, voir les signes et les formes déjà tracés, et se demander est-ce bien cela que je vois intérieurement, que je veux traduire, transcrire, exprimer, ou communiquer [en admettant que la communication soit possible, ne soit pas une utopie, que tu arrives encore à croire que seul l'art - qui n'est pas chaste, merci señor Picasso - permet de l'initier pour propulser son objet au-delà du magma].

M'éloigner du journal, ç'aura aussi été comme je fais avant d'appuyer sur le bouton de l'appareil photo : la scène est devant moi, je bouge le corps, les bras, la tête, de gauche à droite, d'avant en arrière, me baisse, me soulève, grimpe sur une chaise, regarde l'arbre [ou autre « sujet »] en plissant un peu les yeux pour mieux capter l'essence, saisir les contours, flairer les perspectives, imiter les couleurs et les ombres.

Ç'aura aussi été comme quand je vais au musée, quand je me place, me déplace devant un objet d'art ou un tableau de maître : recherche du meilleur angle, désir d'apprivoiser, d'apercevoir, de percevoir une vue d'ensemble ou des détails qui autrement demeurent cachés.

Ç'aurait pu être pire. Et mieux. Dans l'ensemble, ça eu du bon. Du bien. Et du moyen aussi. Du mauvais ou du manque, très peu.

Du bon parce que j'ai pu réfléchir à ce « manque » en question. De quoi c'était fait. Et puis j'ai pu constater à quoi me sert vraiment ce journal on line, c'est à dire « à rien ». Sourire. Mais non. On dira donc en souriant qu'il ne sert à rien d'autre qu'à apprendre à écrire. À continuer de croire que la véritable signification de l'écriture en ligne ou autre, à ce moment de ma vie, c'est une manière de gigantesque curiosité. C'est le désir d'apprendre. C'est le contraire de prêcher sur des montagnes pour énoncer des grandes vérités toutes faites ennuyeuses, démagogiques, scandaleuses, vertueuses, morales et bien pensantes... que ceux qui le souhaitent complètent la liste.

Ce qui m'habite, c'est le désir d'écrire le quotidien, l'écrire comme je peins chaque jour ma liberté, les barreaux de ma cage, avec des couleurs différentes ; le désir d'écrire le passage du temps présent, le futur à imaginer et à rêver debout, le désir d'écrire le passé à revisiter sans trop m'attarder à fouiller dans les replis de la mémoire, ni à sucer la moelle des os, non, juste rendre visite aux jours passés comme aller voir une grand'tante chérie un dimanche après-midi et manger toute une boîte de chocolats fins avec elle. Laisser remonter des souvenirs ce qui demande à revoir le jour, sans plus insister à réveiller les morts de soi.

Et puis c'est quoi d'autre, ce journal ? Peut-être aussi un jardin intérieur quatre saisons, aux fenêtres ouvertes, qui raconterait « ma vie » ici et maintenant – terriblement semblable et souverainement différente de toutes les autres – en capturerait des petits bouts qui rebondissent, qui ont envie de rire, et d'autres fois de pleurer. Qui confierait, avouerait, questionnerait le hasard, courtiserait le silence. Juste une infime partie de ce qui voudrait bien se laisser cueillir dans mes jours par les mots : le reste irait vers la discrétion du journal papier.

Accepter que je porte cette « maladie-là », du journal, et composer avec du mieux que je peux. Je ne vois pas la vie, ni même la maladie d'ailleurs, comme une lutte « contre » mais comme un don [parfois aussi un manque ou une perte] à cultiver ou réparer et faire fleurir et refleurir. Sur ce, à demain.