32. du courage

Déjà le 30 janvier. L'hiver se poursuit avec beaucoup de neige et de petits chemins tracés dedans à la pelle pour circuler ici et là autour de la maison. Je me félicite d'avoir fait une grosse provision de bûches l'automne dernier, j'arrive presque à chauffer la maison juste avec du bois. J'aime la tiédeur, les couleurs et les odeurs que les flammes du foyer ajoutent dans ma tanière. L'autre matin, c'était un jour nu et d'une blancheur argentée, lendemain d'averses de neige et moult poudreries. J'ai mis beaucoup de temps à sortir ma tortue de la banquise [ah, si j'avais un char cheval] pour descendre chez le libraire chercher le livre de Jean D'Ormesson, commandé il y a quelques semaines. J'avais entendu François Dompierre en parler à la radio et il m'avait donné envie de le lire [Qu'ai-je donc fait]. Sans F.D., je n'aurais peut-être jamais appris l'existence de ce livre - sauf par hasard -, tout ce qui est intéressant n'arrive pas toujours par hasard ; on est porté à affubler le hasard de vertus et propriétés qu'il n'a pas ; des fois on aime voir de la synchronicité partout, c'est le fun, ça nous arrange bien [je sais, je n'ai pas toujours dit ça, mais bon - je n'en suis pas à une contradiction près, hèhè]. Cela posé, j'aime bien l'émission de Dompierre à radio-can, sur Espace musique, c'est mon émission de radio préférée toutes plages horaires confondues. Je passe beaucoup plus de temps avec la radio qu'avec la télé, j'aime ce qu'il raconte, monsieur Dompierre, ce qu'il arrive à communiquer de sa passion pour la musique, les livres, les gens, ses histoires, la vie et tout le reste. J'aime bien aussi quand il se tait et qu'il joue du piano. J'ai toujours aimé qu'on me joue du piano juste pour moi et donc je m'illusionne et rêve qu'il ne joue que pour moi. F.D. est musicien et compositeur, c'est un grand pianiste, c'est aussi un homme qui marche et a marché des kilomètres et des kilomètres à pied dans plusieurs pays du monde. J'aimerais pouvoir faire ça. Peut-être un jour je le ferai. Prendre un petit baluchon avec un lunch dedans, un peu d'argent, un bâton et la route. Par exemple, d'ici à pied jusqu'à Québec ou Rimouski ou Matane ou encore prendre le traversier à Rivière-du Loup et ensuite marcher jusqu'à Tadoussac ou Chicoutimi ou Val d'Or ou Chibougamau, dormir dans des granges ou des cabanes abandonnées ou mieux dans un lit dans des vieux motels kitsch ou chez des gens que je rencontrerais par hasard dans les villages et je repartirais le lendemain matin à l'aube en laissant un petit merci sur un papier collé quelque part. Aller en Islande et marcher. Toujours à pied. Mais voilà, je ne marche pas assez. Après deux heures je suis fatiguée. Un de ces jours je vais essayer juste pour voir jusqu'où je peux aller. Tout le monde devrait mesurer la distance maximale qu'il sait parcourir à pied, juste en cas de besoin. Bref, c'est Dompierre qui m'avait mis sur la piste de ce livre. J'ai totalement oublié ce qu'il en a dit, juste qu'il avait passé un bon moment avec. Cela a suffi pour me donner envie de le lire. J'oublie toujours les commentaires trop longs que les gens font sur les livres qu'ils ont lus ou disent avoir lus, en fait, je ne les lis pas, ou le moins possible, ou je ne les écoute pas. Je n'aime pas que l'on construise trop de mots comme autant de murs, de tremplins, d'éloges ou de chemins tout tracés autour d'un livre avant que je le lise. Après, ça passe mieux [ou pas]. C'est devenu comme une allergie, je ne supporte pas quand j'entends ou lis : il faut absolument lire ce livre-là, ce livre est excellent, ce livre n'est pas bon, ce livre, le style de cet auteur et blablabla c'est  ceci ou cela, ou pire du pire : je lis [ou lisez] des auteurs québécois [amérindiens, haïtiens ou africains, hinhin] pour les encourager. Beurk. Lire pour encourager, c'est nul. Lire, c'est un grand bonheur. Lire, c'est bon comme du beurre. Lire, c'est peut-être la dernière liberté que j'ai, ma dernière vraie liberté que j'ai tu as il a nous avons etc. Voilà pourquoi le choix de ce que je lis est aussi important [je est toujours un autre]. Voilà pourquoi je ne laisserais personne, fut-ce mon meilleur ami ou le plus grand critique ou amoureux du livre s'en emparer pour me dire ce que je dois lire ou pas. Les commentaires les plus percutants et intelligents  sur un livre se limitent à trois mots. Lire un auteur juste pour l'« encourager », c'est nul. On ne lit pas un auteur ou un écrivain : on lit ce qu'il a écrit, un texte, un récit, une histoire dans un livre [ou autre support]. Essayez si vous voulez, vous ne serez jamais capable de lire une autre personne à moins qu'elle ne s'écrive tout un roman sur la peau du dos. Et puis le courage, c'est en soi-même, seulement au fond de soi que l'on peut compter en trouver quand on écrit, sinon, personne n'arriverait à écrire son premier livre. Pour écrire, devenir un écrivain, il faut de la chance, du courage et de la volonté. Surtout du courage. Le courage de demeurer seul comme si les autres n'existaient pas, et de penser uniquement à ce qu'on fait. De ne pas s'en faire si les autres s'en fichent. De ne pas s'en faire, quoi qu'il arrive. Et surtout devant le pire ou le meilleur, du courage.