46. pendant qu'étouffe bien

La maison n'est pas encore vendue, il y a eu quelques visites. À chaque fois ça me brise un peu le coeur. Ne pas oublier que je pars pour enfin m'autoriser à l'écriture à plein temps. Ne traîner avec moi aucuns regrets. J'essaie.

Je vendrai cette maison que j'aime. Peut-être je n'ai pas de coeur. Négociations en cours sur le prix et autres détails. J'attends des nouvelles en début de semaine.

J'ai accepté un autre mandat [que je peux terminer à deux semaines d'avis]. Eh oui, je travaille encore pour gagner des sous. Même si ce n'est que deux et des fois trois jours par semaine, ce n'est pas bon du tout pour ma santé mentale, je sais. Le soir, quand je rentre, c'est la grosse angoisse noire et mauve. Je mange. Je m'assois et végète devant les insignifiants qui s'agitent à la télé. Je me couche. Je dors. Les jours de congé, je ne lis pas et n'écris pas, ou si peu. Je m'accroche pour survivre. J'ai appris que ma grande soeur se paie le luxe d'un cancer généralisé. Qu'elle fait le voyage souffrant et sans retour de la chimiothérapie juste pour prolonger ses jours. Je ne comprends pas. Si cela m'arrivait à moi, je crois que je me coucherais et que j'attendrais la mort.

De temps en temps, tôt le matin, j'ouvre mon manuscrit et je relis les premières pages. Je les ai peaufinées jusqu'à la page ving-trois trente-six. Il ne faut pas que je perde courage, c'est ce que je me dis chaque matin en buvant le café jamais assez bouillant, en mangeant les tartines jamais assez dégoulinantes de beurre et de confitures.

J'aimerais savoir où je vais aller habiter sans désirer un endroit en particulier. Comme s'il fallait que cela me tombe du ciel.

Hier je suis allée acheter des bacs pour entreposer et transporter facilement les légumes du jardin quand je vais partir d'ici. En passant dans ce magasin où ils vendent de tout, j'ai trouvé un beau petit tapis de bain ovale réversible vert avocat cent pour cent coton. Fabriqué en Inde. Avec une notice d'entretien en anglais et en français. Et vive le bilinguisme.

La version anglaise : Machine wash separately in cold water. Use mild detergent. Do not bleach or dry clean. Rinse thoroughly in cold water. Tumble dry low or line dry. Remove rug from dryer and shake well while damp. Keep away from flame.

La traduction [j'ai rien changé, juré] : La machine se lave séparément dans l'eau froide, l'Usage détergent doux. Ne pas blanchir ou sécher propre. Rincer à fond dans l'eau froide. La chute sèche le niveau bas ou la ligne sèche. Enlève le tapis de plus sec et lasecousse pendant qu'étouffe bien. Éviter la flamme.

Si la vie n'était pas si drôle, j'en pleurerais. Dire qu'il y a des grandes pouètesses qui se bourrent les veines d'inspiration avec des [en termes scientifiques] substances susceptibles de modifier une ou plusieurs fonctions physiologiques ou psychiques - comportements, pensées, émotions, humeur... et pouvant entraîner une dépendance physique ou psychologique, pour trouver des formulations aussi suintantes... Bref, faut le lire pour le croire.

Si la vie était pas si belle il faudrait l'inventer.