43. rayon macabre

Il faudrait pouvoir tout lire.

Je ne lirai jamais assez. Jamais trop. Jamais tout. Cela m'attriste. Écrire c'est peut-être une perte de temps.

Une perte de temps qui donne mal au ventre.

Écrire ce n'est pas seulement gribouiller dans son coin en se pensant ben fin.

Écrire c'est d'abord lire. Lire et avoir la capacité doublée d'un grand et fort vouloir de donner l'écrit au monde, au plus de monde possible, malgré quelques impuretés et imperfections qu'on ne voit pas mais qui, on le soupçonne d'avance, s'y cachent sournoisement et nous reviendront en pleine figure dans quelques années ou grâce à la plume aiguisée d'un critique payé à la ligne.

Donner à lire au plus de monde possible, donc. Peut-être par pure envie de partager la jouissance d'avoir eu à l'écrire, ce damné livre qui vous a aussi fait damner et virer fous la moitié de vos proches incluant soi-même.

Et donner à lire au plus de monde possible, donc. Sans être obligé de se vendre l'âme et le corps pour publier un livre en papier_ autant que possible.

Et lire les vieux écrivains morts. Aujourd'hui, Baudelaire.

La fameuse doctrine de l'indissolubilité du Beau, du Vrai et du Bien [cette doctrine fut professée par Victor Cousin de 1815 à 1821 et publiée par la suite] est une invention de la philosophaillerie moderne (étrange contagion, qui fait qu'en définissant la folie on en parle le jargon!). Les différents objets de la recherche spirituelle réclament des facultés qui leur sont éternellement appropriées ; quelquefois tel objet n'en réclame qu'une, quelquefois toutes ensemble, ce qui ne peut être que fort rare, et encore jamais à une dose ou à un degré égal. Encore faut-il remarquer que plus un objet réclame de facultés, moins il est noble et pur, plus il est complexe, plus il contient de bâtardise. Le Vrai sert de base et de but aux sciences ; il invoque surtout l'intellect pur. La pureté de style sera ici la bienvenue, mais la beauté de style peut y être considérée comme un élément de luxe. Le Bien est la base et but des recherches morales. Le Beau est l'unique ambition, le but exclusif du Goût. Bien que le Vrai soit le but de l'histoire, il y a une Muse de l'histoire, pour exprimer que quelques-unes de qualités nécessaires à l'historien relèvent de la Muse. Le Roman est un de ces genres complexes ou une part plus ou moins grande peut être faite tantôt au Vrai, tantôt au Beau.

La suite est à lire. J'ai recopié ici un extrait de Théophile Gautier, de Charles Baudelaire. Paru le 13 mars 1859 dans l'Artiste, puis en plaquette chez Poulet-Malassis, précédé d'une lettre de Victor Hugo, du 6 octobre 1859 et qui contient les formules si souvent citées : « Vous dotez le ciel de l'art d'on ne sait quel rayon macabre. Vous créez un frisson nouveau. »

In Baudelaire, Oeuvres complètes, Seuil, 1970, pages 458-469.

J'aimerais continuer, mais j'ai trop mal au ventre.

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le 9 septembre 2008 à 4h58 [UTC-5], Nathalie M a écrit :

… donner l'écrit au monde, au plus de monde possible, malgré quelques impuretés et imperfections qu'on ne voit pas mais qui, on le soupçonne d'avance, s'y cachent sournoisement et nous reviendront en pleine figure dans quelques années…

Impuretés et imperfections ne font-elles pas aussi l'âme d'un texte ? Un texte techniquement parfait ne perd-il pas un peu de son âme ?
Ecrire c'est très compliqué. Faire entendre sa petite musique au plus près de ses sentiments. Un peu de dissonance n'est pas imperfection.

… mais la beauté de style peut y être considérée comme un élément de luxe…
Le luxe c'est aussi le plus simple.

Vas-y, écris, nous ne perdons pas notre temps à te lire.