33. entre mythes et mépris

Dimanche passé, dans l'autobus qui me ramenait de Gaspé. Il était midi et demie quand on est arrivé à Sainte-Luce-sur-Mer. Beau soleil. Mer bleue. Très belle plage. Avec des gens qui ramassaient des choses dans le sable (coquillages ? cailloux ?), d'autres qui se promenaient tranquillement. D'autres assis sur des bancs. J'ai eu envie de descendre et de rester là un peu. Fatiguée.

Je lisais encore Cioran. J'ai souligné : « Un homme qui se respecte n'a pas de patrie. Une patrie, c'est de la glu. » Très vrai. Et : « Dès qu'on sort dans la rue, à la vue des gens, extermination est le premier mot qui vous vient à l'esprit. »

De Gaspé jusqu'à Rivière-du-Loup, juste devant moi, il y avait une femme qui n'arrêtait pas de bouger sur son siège, de s'étirer le cou par en haut, par en bas et sur tous les côtés, de fouiller dans des sacs, de s'attacher puis de se détacher les cheveux, de se gratter, de gigoter. J'aurais dû rester à Sainte-Luce et m'en revenir à pied.

J'ai eu une pensée pour cet homme qui a poignardé puis coupé la tête d'un autre homme dans un autobus entre Edmonton et Winnipeg, l'autre jour. Quand ils l'ont arrêté, il était muet comme un robot, et il n'a pas prononcé une seule parole sauf : tuez-moi. On dit qu'il ne connaissait pas l'autre, qu'ils ne voyageaient pas ensemble. Les gens dans cet autobus auraient tout vu, n'auraient rien pu faire. Frissons d'horreur. Pourquoi ? Ils vont dire qu'il était fou. On n'en a pas beaucoup parlé par ici. Sauf que la peur de l'Autre, de l'Étranger, a dû monter d'un cran. Par ailleurs, tout le monde ne ressent-il pas cette envie un jour ou l'autre de couper la tête de son voisin dans un autobus ou un métro bondé ? Tant que ça demeure un fantasme, ça va. Même ce fantasme-là, qui oserait se l'avouer sans crouler de honte et de culpabilité ? Le geste de cet homme a-t-il soulagé l'envie de tous les voyageurs, permis de commettre un meurtre, des milliers de meurtres par procuration, peut-être ? Mais couper la tête c'est plus que tuer. C'est le signe de capture de la bête, un trophée de chasse. Très biblique aussi, comme image. Je pense à Salomé tenant la tête de Jean-Baptiste, elle dansait. Et à Judith qui ramène la tête coupée d'Holopherne à son mari.

Avant Sainte-Luce, il y avait eu un arrêt de 45 minutes à Rimouski. Passé Sainte-Anne-des-Monts, il m'a été impossible de me connecter au web. À Rimouski, ça aurait pu marcher, mais il fallait un mot de passe. Demandé au chauffeur, il a dit je ne sais pas. Alors j'ai lu pour ne pas perdre mon temps. Les écrits de Cioran sont fascinants. Parfois c'est si drôle que les deux bras vous tombent. Tout est bon à faire du miel. J'ai rencontré une réflexion à méditer, à souligner :

Signe irrécusable d'inaccomplissement spirituel : toute réaction passionnée au blâme, et ce pincement au coeur à l'instant même où nous sommes visés d'une façon ou d'une autre. C'est le cri du vieil Adam en chacun de nous et qui prouve que nous n'avons pas encore vaincu nos origines. Aussi longtemps qu'on n'aspire pas à être méprisé, on est comme les autres, comme ceux qu'on méprise justement.

Question : comment arriver à l'accomplissement spirituel ? Réponse : en aspirant au mépris. Pas si simple. Il faudra faire taire le cri du vieil Adam. Tant qu'il y aura ce cri en soi, on aura pas vaincu nos origines, on méprisera les autres parce qu'ils nous renvoient le reflet de qui nous sommes et que nous ne voulons pas voir. À ce point de la méditation, vertige. Je nage en plein milieu des mythes bibliques. Au secours. C'était quoi le cri du vieil Adam ? Cri de détresse in Épitre de Paul aux Romains, chap. 7, v. 24 : « Malheureux que je suis ! Qui me délivrera de ce corps de mort ? » La phrase m'a trotté dans la tête toute la semaine. Pas celle du vieil Adam. Celle de Cioran.

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