64. tshinashkoumiten

En avez-vous assez, lectrices et lecteurs de mon coeur, de jouer au jeu du Pendu ? Tu dis oui. Ti dis si. Tu dis mets-en. Tu dis on en a marre de ce jeu débile à la fin. Tu dis à quoi elle joue celle-là. Tu dis que t'es tanné, écoeuré du Pendu, que tu peux plus le voir en peinture. Moi pas. Tout simplement parce que je ne joue plus depuis le 21 octobre, jour où j'ai écrit la page 63. Et parce que je ne relis pas ce journal en friche, en pause, en panne que dis-je en jachère, en carême, en ramadan, en pénitence, en abandon, et peut-être même en agonie. Joli mot, agonie, sauf que ça évoque la fin de la fin et que ça donne pas envie de vivre bonheur par dessus bonheurs juste pour en arriver là.

Je me pose souvent la question, si je vais écrire une page aujourd'hui, ou demain, et je ne trouve pas de réponse. Je m'interroge à n'en plus finir et je ne trouve même plus cette envie d'en finir avec lui, justement, et comme avant je n'entre même plus dans mes grandes pulsions autodestructrices qui me faisaient tant de bien [après], pulsions, dis-je, d'arracher toutes mes pages d'écritures qui barbouillent et grenouillent dans l'Internet pour que ce journal-là disparaisse à tout jamais de google et autres répertoires garde-mots et de phrases et puis qu'on oublie le nom de leur auteure.

Qu'est-ce qui peut bien arriver à un journal en ligne quand on n'a même plus envie d'écrire dedans et, pire du pire, quand on n'a même plus envie de le détruire. Quand plus rien ni personne ne vous motive à l'ouvrir avec amour. Quand le désir d'écrire n'est plus et ne naît plus de trois fois rien dans la rosée glacée des petits matins d'automne. Quand vous choisissez de garder pour vous bien au chaud en dedans les tendres émois floconneux de la première neige d'octobre. C'est un peu triste et même tragique. Le journal a eu sept ans vers le 20 ou 21 septembre 2007 et je ne m'en suis même pas rendu compte. Le temps passait et je l'ai oublié. Aurais-je perdu la mémoire de mon propre journal à moi, de ce projet d'écriture grand comme le monde qui certains jours m'importait davantage que tout le reste. Je ne retrouve plus la douce Annie que j'étais au temps du journal d'Ariane Fabre, et encore moins la byzantine et mouvante Annie du journal de Script. Les grands oiseaux noirs de malheur qui n'expriment que mépris et dégoût hautain pour ce genre littéraire ont dû me contaminer. À mon insu. Je m'étais rêvée plus forte et plus solide, invincible et capable de résister aux attaques mesquines. J'écrivais invulnérable, intouchable, avec mission de conserver, et cultiver la mémoire, la mienne et celle des miens, pour les miens, juste pour nous et avec des mots simples et ordinaires. Et puis tout le monde s'en est mêlé. C'était ça aussi, ce cher journal, c'était une mémoire du quotidien, quelque chose pour capturer des petits morceaux d'ici et maintenant sans jamais penser à hier ni à demain. Voilà que j'en parle au passé...

tshinashkoumiten. [tshinashkoumiten veut dire merci beaucoup dans une langue amérindienne, probablement l'algonquin ou l'innu, je ne sais pas] merci à vous tous qui m'écrivez encore même si moi je n'écris plus pour vous. je le ferai. je ferai du café. noir. je téléphonerai à Charlotte. et puis j'irai arracher les trois choux d'hiver et les deux rangs de carottes nantaises qui traînent encore dans le potager. eh oui, y'a pas que le journal en ligne qui est à l'abandon. et le coeur et corps en friche, c'est encore pire.

J'ai découvert tshinashkoumiten dans un livre de Michel Noël, L'homme de la toundra. Et ceci : « Les humains ne savent rien de la nuit. Voilà pourquoi elle nous fait si peur. » Et aussi, quelques pages plus loin : « C'est peut-être cela la mort, le paradis, ne plus sentir dans ses os le fardeau de son corps, le poids de son âme. Être transparent, aérien et silencieux comme un monarque. »

Aujourd'hui et depuis plusieurs jours et des semaines et des mois que je ne compte plus tant ils me pèsent lourd, j'en suis là, mais.

Tant et aussi longtemps que je pourrai mettre un pied devant l'autre, il y a de l'espoir. Dans le froid, il faut avancer, sans cesse marcher. Je cherche ma route sur la montagne. Je ne vois plus rien. Je résiste de toute ma volonté à la berceuse que me fredonne sans cesse à l'oreille l'ensommeillement sournois.

Michel Noël, in L'homme de la toundra