57. un matin d'été, au mois d'août

C'était un jeudi matin avec un fleuve gris, agité. La marée montait, redescendait, et les vagues s'éclataient en léchant les galets. Obsédée par les premières phrases manuscrit en chantier, je ne savais plus ni la date du jour, ni l'heure.

Ce matin-là, j'étais certaine d'être bien installée, nichée au centre d'un moi qui était vert de peur à trois heures du matin, un moi ébranlé après un sommeil à bâtons rompus, pas reposant, à fuir des rêves dont je ne conservais aucun souvenir, un moi tremblant des mains devant un café froid. Je rêvais d'avaler un bol de thé noir brûlant assise sur une buche au milieu d'un bosquet de trembles, je rêvais de m'endormir dans la mer.

Je lisais et relisais, réfléchissais et corrigeais en examinant le pouvoir des mots que l'on s'autorise à écrire, la métonymie du reste, la sacro sainte phrase sacrée capable d'énoncer le style, le ton, le rythme, et puis la prophétie de la vision intérieure, le coeur battant derrière ce livre-là, à lire et qui serait lu, et puis la mise à la terre, et la septième phrase, la prise de parole.

L'avant-veille, j'avais trop parlé de moi, et je le regrettais, je n'étais pas si importante et je me le jurais, je ne recommencerais plus jamais. Cela ne m'empêcherait nullement de parler, je le savais, ni de donner, mais je devais apprendre à préserver la crème de la crème pour usage personnel comme un breuvage concentré de survie, et apprendre à ne partager rien d'autre que ce qui est partageable au sens où l'autre se retrouve perpétuellement en face de la bête en soi et que je ne pouvais rien changer à ça. Alors j'avais travaillé et retravaillé et peaufiné la première page et les autres, il fallait que cela soit léger et profond, vite et lent, simple et multiple, sombre et lumineux. Du cristal.

Je savais que c'était un matin d'été, au mois d'août, et que ce jour serait le mien. Rien ni personne ne pourrait s'approprier mon essence et m'empêcher d'être limpide et pressée comme la truite mouchetée dans son ruisseau glacé, j'en avais fait le serment au soleil frisquet, dès mon réveil. J'avais préparé les pages à lire devant la table blanche en contreplaqué.

J'écoutais des histoires de fouilles, de foisonnement, de fouillis, de mésanges et de loups. J'écoutais le récit de l'inceste et des larmes noires. J'écoutais ce que l'on raconte, j'écoutais le petit garçon assis tout seul en haut d'un escalier et l'autre coincé avec des mots dans la tête et des papillons dans le ventre, la gouache rouge d'un enfant qui aurait eu besoin d'être nu, je revisitais la rage des esprits et la traversée du soleil noir. Et puis quand mon tour fut venu de lire, j'ai vomi tout mon café froid. D'où l'importance d'être seule et de se taire.

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