47. le coeur à l'endroit

J'étais au lit avec un livre et je lisais. Un trop beau récit que je souligne, je note dans les marges, j'arrête de lire et je relis, je regarde le ciel. Je lis La Fabrication de l'aube, un magnifique et trop beau pour être vrai récit, je l'ai déjà dit mais tant pis je le répète, de Jean-François Beauchemin.

Il n'est que huit heures et trente-neuf du soir et c'est vendredi. Il faut absolument que j'arrête de ne pas écrire sinon je deviendrai complètement folle. Mais ça, c'est impossible parce que je le suis déjà. Je redescends donc pour allumer des bougies, les lumières, et le portable. Et encore je regarderai dehors. J'ai toute ma vie passé beaucoup de temps à regarder dehors. Le soleil s'est couché juste un peu avant que je ne monte dans ma chambre pour faire comme lui. Le ciel est maintenant gris bleu gris assez foncé avec une large bande allant du jaune crème au rose tendre sur la ligne d'horizon.

Il faut absolument que je me remette à l'écriture sinon je vais en mourir. Je deviens irritable, impatiente. J'arrive tout juste à garder à jour ma liste de lectures, mais au moins je lis. Normalement je reviens à la campagne le jeudi soir et j'allume un grand feu dans la cheminée. Ça me calmait et me faisait du bien, cela me ramenait à la vie, en quelque sorte. Je n'ai plus de bois de chauffage. Plus un seul petit billot. Demain sans faute il faudra que j'en trouve, que j'en fasse livrer. Il fait encore assez froid.

L'herbe a poussé. Il y a des petites fleurs blanches. Deux plants de roses trémières sur quatre ont survécu à l'hiver. Les tiges des pivoines, des lis et des iris émergent et se dressent. Je suis consciente d'écrire en vrac comme à la volée, ou comme si je fouillais dans un bocal rempli de biscuits, de bonbons et de friandises. Les tulipes et les lilas sont encore en boutons. Je pioche ma vie et j'en rapporte n'importe quoi. Je suis rentrée de la ville assez tard, j'ai attendu jusqu'à dix heurs et demie le chèque pour mes honoraires des deux dernières semaines d'avril, et le facteur ne l'avait pas. Je me suis mise un peu en colère, et surtout j'étais tellement déçue que j'en ai pleuré deux trois larmes brulantes puis glacées que j'ai laissé sécher sur place. J'ai trop de factures à payer, je n'y arriverai pas. J'ai roulé vite, trop vite. Trimer dur sans être payée dans des délais raisonnables, ce n'est pas possible. Pour toutes sortes d'autres irritants, et surtout parce que je ne trouvais pas de bonnes raisons de continuer, j'ai mis fin à ce contrat au début de la semaine dernière : un mois d'avis. Il me reste deux semaines à faire et ce calvaire sera terminé. Je n'aurai qu'à travailler ailleurs, voilà tout.

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En arrivant, j'ai dormi deux heures. Puis je suis sortie acheter à manger pour mes deux jours ici. Sur la route jusqu'à l'épicerie, juste une chanson. J'ai chanté On a dark desert highway, cool wind in my hair/Warm smell of colitas rising up through the air/Up ahead in the distance, I saw a shimmering light/My head grew heavy, and my sight grew dimmer ; le reste est trop fou mais je le chante pareil jusqu'à la fin. J'ai souri, jasé avec des voisins, à des connaissances au village, et ça m'a redonné des forces. Welcome to the hotel california/Such a lovely place/Such a lovely face/Plenty of room at the hotel california/Any time of year, you can find it here (The Eagles). Cette chanson, je ne sais pas ce qu'elle a, elle réussit toujours à me faire du bien, elle me remet tout à fait le coeur à l'endroit.