45. le petit cahier

Sept heures et demie du matin, le mardi 17 avril, je roule dans les rues presque désertes de mon ancien quartier. J'arrête déjeuner à mon ex-café préféré, le Figaro. Assise à la même table qu'en mars 2002. Flashback : j'arrive au bras d'Ophélia, les pieds un peu mouillés et de la neige dans les cheveux, et nous nous installons côte à côte, en face de Karl. Cinq ans plus tard je suis seule à la table.

Et dans un état de fatigue épouvantable. Les journées de travail sont dures, éprouvantes, denses en émotions, en efforts de concentration, en dépenses d'énergies mentales et physiques, et tout cela m'épuise. La première semaine, je n'ai rencontré que des irritants et des frustrations, des contraventions. J'ai failli tout lâcher, mais j'ai tenu bon et je suis restée.

Entre 8 heures et demie et 5 heures, quatre jours par semaine, j'évolue dans un univers étouffant et glauque - les bas-fonds de la misère au ras de l'asphalte, pas seulement la pauvreté, l'ignorance et la maladie, mais un laissé aller total, une sorte d'abdication du meilleur de soi en faveur d'un état crasseux et débilitant, pathétique et puant. Certains, ceux qui ne sont pas muets d'horreur et engourdis par la drogue médicamenteuse et la nicotine sont enragés et ont choisi d'« en écoeurer une maudite gang avant de crever ». Je n'invente rien, j'ai entendu ça cette semaine. J'ai vu. Senti. Je ne juge pas. Je fais mon travail. Il faut de la curiosité, de l'empathie et du respect. J'écoute. J'observe. Je donne le meilleur. Il y a des jours, ça sent les biscuits. D'autres jours, le houblon. Mais la plupart du temps, le bas de la ville sent la gazoline, les rats crevés et les excréments qui marinent dans les eaux du vieux port. 

Le premier matin, la jeune femme qui était chargée de m'orienter m'a remis une poignée de gants chirurgicaux et une bouteille d'Isagel en disant : tiens prends ça, tu en auras besoin, c'est sale chez les clients [les patients, les malades, sont devenus des bénéficiaires, ensuite des usagers, et maintenant ce sont des clients]. En effet. Et l'espèce de cynisme autour de ça, est encore plus nauséabond que la saleté et le reste. Et puis les clients ont presque tous des petits chiens qui jappent encore plus forts que les maîtres et font leurs besoins par terre sur les petits journaux aux couleurs folles qui annoncent la malebouffe en solde dans les épiceries trop grandes pour du monde ordinaire.

Où j'habite ? Une petite cage bruyante et trop éclairée rue Saint-Denis, à quelques blocs de la rue Bélanger. Le bruit des voitures toute la nuit, je ne dors pas plus que deux heures à la fois. je dors à bâtons rompus. Je ne rêve plus. Dehors, le matin ou le soir, quand je descends le long escalier extérieur peint en vert, je vois des hommes debout, immobiles, qui fument des cigarettes et qui regardent nulle part. Au coin de la rue, au deuxième étage, j'ai vu une école de tango avec des enseignes racoleuses en néons rouges dans les vitres.

Je suis assise au Figaro et j'écris à la main dans le petit cahier qu'ils m'ont donné pour mon travail. Là-bas, chacun a son petit cahier de 300 pages à reliure spirale avec du bleu sur la couverture. C'est pour prendre les notes avec les patients ou n'importe quelle note pour une lettre ou au téléphone, ça évite de s'éparpiller sur plein de petits papiers ; et une fois que le travail est terminé, que les problèmes sont réglés, le petit cahier est bien utile pour rédiger les notes et rapports aux dossiers. Quand c'est fini et qu'on a retenu l'essentiel, on arrache les pages du petit cahier et on les glisse dans une poubelle avec une fente qui mâchouille et avale le tout. Ainsi, rien de ce qui vous a été confié, ni les noms ni les adresses ni les informations personnelles et confidentielles ne risquent de se retrouver dans la nature.

J'ai bu un jus d'orange fraîchement pressé, très bon. Je mange un bout de baguette grillée avec du beurre et de la confiture. Je bois mon éternel bol de café au lait en essayant d'aspirer les gorgées de café fort sans briser l'épais nuage de mousse blanche qui le recouvre.

C'est la première fois que je prends du temps pour le journal depuis que je re-travaille. J'ai commencé le 2 avril. Mon journal papier est resté à la campagne, dans un tiroir de ma table de nuit. Mon petit carnet noir, lui, est resté au fond d'un sac à main que je n'utilise pas souvent. Ce carnet est à Montréal, mais il ne me sert pas à grand-chose. L'ordinateur reste dans le petit studio que j'ai loué pour un mois [je n'ai jamais eu aussi hâte qu'un mois d'avril finisse], seul toute la journée. Le soir quand j'arrive du boulot, je suis trop crevée pour ouvrir ce journal. Je lis mes emails. Merci de ne pas m'écrire. Je prends ensuite une longue douche bienfaisante et je me couche, petite sieste. Je me relève vers 7 heures et je prépare un bon repas. Parfois, je sors pour une invitation à souper ou je m'invite à manger au restaurant. Je mange, je lis. Après, je me couche pour la nuit.

J'ai fini mon café, la mousse est tombée au fond du bol. Je n'y toucherai pas. Dans quelques minutes il sera 8 heures et je vais mettre le petit cahier dans mon sac avec mon crayon, ranger mes lunettes dans leur étui, puis je paierai l'addition en jasant un peu avec la serveuse qui a l'air aussi fatiguée que moi. Dans le café, une chanson de Brel, une femme avec un accent répète tout le temps Ne me quitte pas.


Samedi 21 avril. Midi cinquante-deux, dans ma dacha pour le week-end. Bien dormi. De retour depuis hier midi. Je finis de recopier les pages du journal notées dans le petit cahier, le 17 avril. Ensuite je vais les arracher et les rouler en boules. C'est pratique pour allumer le feu.