43. tranquille dimanche

La campagne est belle tôt le matin. Encore plus belle vers six heures du soir. Je me dis qu'elle n'a peut-être jamais été aussi belle. La corneille noire n'a pas arrêté de virer-voleter et de se poser ici et là tout la journée en poussant alentour ses croassements rauques et ses froufroutages d'ailes bleu noir éblouissants. Le soleil allumait des grands lacs de lumière jaune pâle sur la neige dont la surface s'est changée ces jours-ci en une fine glace cassante et craquetante sous les pas.

Une campagne qui n'a jamais été aussi belle à part peut-être au plein mitan de l'été, quand les fleurs et les insectes s'en mêlent, quand les abeilles bourdonnent en butinant leur miel, et quand les cigales et les pic-bois envahissent les arbres et les branches avec leurs lancinants et glorieux concerts.

Ce fut un dimanche paisible, et heureux. Tranquille. Un peu de lecture, du rangement, de nombreux coups de fil et des échanges de courriels pour ma recherche d'un pied à terre en ville. Je n'ai encore rien signé. Mais il se trouve une petite perle rare [une reprise de bail] sur la rue des Érables avec une terrasse - et je la veux. Je l'aurai, vous pensez ? Qui peut savoir. Une de mes bonnes fées a couru la ville pour moi, elle en visité d'autres, elle a préféré celui-là. Comme elle sait très précisément ce que je recherche, elle a dit : cet appart. là, je sais que tu l'aimeras.

Par conséquent, demain, je complèterai le formulaire [il faut maintenant faire des demandes écrites et donner des tas d'informations personnelles pour louer des trous à rats qui bien souvent s'avèrent insalubres ou presque, quel monde avons-nous construit, dans quel monde acceptons-nous de vivre, qu'est-ce que je cautionne et perpétue comme folie bureaucratique en acceptant cette procédure paperassière qui générera une enquête de crédit et des demandes de références et tout, c'est l'horreur, je n'ose pas y penser. Mais oui me direz-vous, il faut bien que les propriétaires se protègent et vous aurez raison. Sauf que tout cela est tellement lourd et compliqué, et je persiste à croire que nous n'avons pas besoin de tout cela parce que ça s'étend et que ça prend des proportions interminables. Et l'interminable, c'est l'éternité. Ou une forme de. Certains disent que ça n'existe pas, l'éternité. En fait ça existe peut-être, parfois, et ça dure juste deux jours dans une vie, ou dix mille ans après une vie. Mais bon.] et j'irai le déposer, dûment complété, dans la boîte aux lettres du jeune homme qui cède son bail pour cause d'amour fou. Il quitte l'appart. de ses rêves pour s'en aller habiter avec sa nouvelle flamme _ . Pov'tit chien.

J'ai voulu tout planifier et préparer un départ pas trop stressant demain matin, pour arriver à Montréal reposée après quatre heures de route ; ça se peut, ça ? Il a fait encore beau soleil toute la journée. Le fils de mes voisins d'en face, dix ans à peine, a entaillé la rangée de vieux érables à sucre abandonnés en bordure d'un vaste champ de maïs qui semble n'appartenir à personne, un grand champ en pente douce devant la maison. Je l'ai vu sortir de chez-lui, il était sept heures du matin et il courait déjà, le pied léger comme une biche, d'un érable à l'autre et il se penchait la tête au dessus des seaux en métal argenté qui brillaient au soleil, joyeux. Il courait pour voir si la sève avait commencé à couler, s'il y avait enfin de la bonne eau sucrée à cueillir.

Dans la région, ils ont annoncé la venue de l'eau d'érable pour le 26 mars. Pour une fois, l'eau ne tombera pas du ciel, mais elle montera, elle se fera un chemin dans ces arbres-là en partant de sous la terre. Mais le lundi 26 étant jour d'élection, les érables feront-elles pause électorale nationale ? J'espère que non. C'est pour ça [le jour d'élection] que je n'ai pas pu me rendre à Montréal pour visiter des appartements aujourd'hui, le dimanche étant là-bas le jour béni pour visiter les sous-locations ou les cessations de bail car les heureux locataires sont invisibles la semaine, puisqu'ils sont au travail [maudit que c'est compliqué la vie des fois]. Bref je suis restée ici parce que je veux aller voter avant de partir. Ils disent qu'on aura un gouvernement minoritaire. Je m'en doute, à force de l'entendre dire à toute heure du jour aux informations. Mais voilà. Chaque personne qui vote peut changer quelque chose à cette histoire-là, puisque les statistiques ignorent - forcément - ceux qui ne votent pas.

Les bureaux de scrutin ouvrent à 9h30, j'y serai. Une fois ma croix tracée dans la « bonne case » je prendrai le chemin de la ville en espérant que ce seul petit signe que j'ai tracé sur une feuille contribuera à construire un pays. Un vrai Québec libre ce n'est pas le rêve d'une poignée de poètes et d'intellectuels, ça se peut, si on y croit assez fort.