34. ma maison neige

2007.03.01_la maison

Quelle merveilleuse journée d'hiver. Le soleil brille. L'air est encore frais et la neige lumineuse. Il doit rester encore quelques semaines de bon hiver et j'ai choisi d'en profiter au lieu de me morfondre en tirant des plans embrouillés pour l'avenir. On aura facilement deviné mon éternelle ambivalence : vendre ou ne pas vendre, partir ou rester.

J'ai exploré toutes les solutions possibles, tous les plans qui me permettraient de garder la maison tout en vivant tranquille ici pour écrire, j'ai tourné l'histoire dans tous les sens et je n'ai rien trouvé. La banque refuse de me prêter de l'argent soi-disant parce que je n'ai pas des revenus suffisants pour l'année 2006 et, comme que je n'ai pas de job ni de salaire, ni de boss, je suis en dehors de leurs petites cases, alors rien à faire : ni pour l'augmentation de mon prêt hypothécaire qui n'est pourtant que le tiers de la valeur de la maison, ni pour une marge de crédit ou un prêt ordinaire, rien, c'est non et non, et ils ne veulent rien prêter si je n'ai pas un emploi ou un bon gros contrat. Dans cette société gravement malade de son fric, si tu as le malheur de déroger un peu de la norme, de ne pas suivre toutes les règles des petits, moyens et gros consommateurs, on ne te fait pas confiance et on te le dit carrément : mais vendez donc cette maison. Je m'étais résignée. La pancarte est là.

Un mois plus tard, il n'y a eu que deux visites. Aucune offre d'achat. Le téléphone ne sonne même pas chez l'agent immobilier. Pendant ce temps-là, moi la niaiseuse, je fais mon deuil, et les zélés fonctionnaires de l'impôt font leur travail et exercent toutes les pressions possibles sur moi afin que je ne mette pas des années à les rembourser. Ils m'ont donné neuf mois, pas un de plus, pas un de moins. Ils refusent de baisser le montant des paiements mensuels qu'ils ont fixé et que je ne peux absolument pas payer avec mon tout petit budget.

Et puis le temps file. Si aucun acheteur ne se présente dans les deux prochains mois, ils vont envoyer le huissier, et ça va être la saisie : meubles, maison, tout. Je déteste me voir rester là sans rien faire, je ne peux pas laisser arriver le pire, et tout perdre parce que j'aurai vécu en me nourrissant de l'espoir de vendre cette maison.

C'est comme ça que j'ai décidé de chercher du travail. Je sais. J'avais dit qu'il n'en était pas question. Mais j'ai réfléchi et je crois bien que je n'ai pas le choix. Autant travailler et gagner des sous et les payer pour qu'ils me laissent enfin en paix. J'ai beaucoup de chance malgré tout, car j'ai posté un cv mercredi midi par email. Et j'ai eu un appel hier matin. Je passe ma première entrevue d'embauche demain à 14h15. J'ai calculé que si je travaille trois ou quatre jours par semaine durant un an, je pourrai tout rembourser et en mettre un peu de côté, peut-être même me payer un voyage et rénover le grenier, où je rêve d'installer mon bureau. Par la fenêtre de la lucarne, la vue sur le fleuve et les montagnes de Charlevoix est époustouflante.

Si je n'obtiens pas cet emploi, je chercherai encore un peu dans la région et s'il n'y a rien, je retournerai à Montréal. Là-bas, je louerais un petit studio et je trouverais facilement un emploi à temps partiel pour un an. Je pourrais revenir habiter ici dans ma belle maison blanche neige les week-end.

Et en ce qui concerne mon roman, je commence à croire qu'il me faudra peut-être l'écrire de nuit. J'approche la centaine de pages. Pas question que je laisse tomber. Mais avec ces questions d'argent, je suis tellement stressée que l'écriture bloque deux jours sur trois, alors je n'avance à rien. Autant me libérer la tête de ces problèmes matériels. Je suis sortie tout à l'heure faire une longue randonnée en raquettes dans les sentiers tracés par les skidous dans le champ en arrière de la maison. C'est elle.