32. les fleurs sur les murs

L'oiseau bleu du 8 janvier 2006

Ça change beaucoup et souvent de décor dans ce journal. Si ça continue, personne ne va plus s'y retrouver. Hier, j'avais trop mal à la tête pour écrire et je me suis promenée entre le lit et ma table de travail. Je n'ai rien trouvé de mieux à faire que de m'amuser à défaire les looks, designs et autres fioritures, bref, j'ai décroché les différentes présentations expérimentées ces derniers temps.

Effets de la fièvre, sans doute. J'ai recommencé à m'ennuyer des pages blanches du temps de mes premiers cahiers, avec le minimum d'éléments « décoratifs ».

Après tout, les lecteurs qui passent ici doivent bien ouvrir le journal pour le lire. Pas pour regarder les fleurs sur les murs.

Ça devrait encore changer. Sans savoir où tout cela va me conduire, j'épure. Pareil pour le manuscrit en chantier. Depuis mon réveil ce matin, je m'y suis replongée et j'ai relu les quelques trente premières pages, en changeant des petites choses ici et là.

Dans ma toute première version, j'avais raconté l'histoire à la troisième personne et c'était compliqué car je sentais bien que c'était uniquement la première personne qui donnait son point de vue, qui parlait là-dedans, alors à un moment donné j'ai tout réécrit au « je ». J'ai continué sur plusieurs pages.

Et finalement, c'était samedi ou dimanche, j'ai repris tout le texte et je l'ai réécrit à la troisième personne en laissant la première personne sur un banc. Non, pas sur le banc des accusées, non. Je l'ai installée sur un long banc avec les autres témoins, uniquement des femmes libres et fières d'aujourd'hui et des suffragettes et féministes courageuses des autres siècles avec leurs ridicules et si jolis petits chapeaux à voilette.

J'en avais parlé à une amie qui écrit aussi et que j'aime. Parce que je trouvais fort étrange qu'en écrivant au je, je songeais à la protagoniste à la troisième personne. Elle m'a alors dit que pour elle c'était le contraire. Ça ma trotté dans la tête longtemps. Comment on peut déplacer les personnes qui parlent comme ça et qu'au final, c'est toujours soi. Mais je me suis demandé comment faire pour laisser s'exprimer librement chacune de ces autres personnes par ma voix à moi.

Par la suite, en réécrivant à la troisième personne, je m'attendais à voir réapparaître mes pensées à la première personne et elles n'ont pas changé, cette femme à la troisième personne est restée. Je pense à elle, je vois le temps passer en elle, je la vois faire des enfants et se déplacer dans les maisons, prendre l'avion, danser, aimer et parler, écrire. Vivre.

Ce curieux déplacement m'a fait retomber dans une autofiction qui s'est mise en place à mon insu. Quand j'écrivais à la première personne, je me présentais comme le seul témoin de ce que je racontais.

Mais en écrivant à la troisième personne, je reconnais l'existence d'autres témoins valables pouvant corriger ou compléter ce que j'ai à dire sur la vie des personnages. Dont le moi des années plus tard. Le je et le moi de maintenant.

Écrire à la troisième personne serait reconnaître ma décantation historique terminée, et la version que j'en donne comme définitive. Je récuserais ainsi par avance tout autre témoignage et, comme c'est bien moi la première personne qui se cache sous la troisième, non seulement je le récuserais mais je l'interdirais. C'est un pensez-y bien.