libres

Déjà le quarantième billet dans mes rhapsodies. J'avance dans le volume sept du journal qui prend un peu trop lentement cet envol fou que je souhaitais lui donner au départ. Je le voulais à la fois plus fantaisiste et plus littéraire que mes précédents cahiers, avec quelque chose de tout à fait débridé et en même temps épuré. Ce matin je regarde ces quarante pages et je y vois le récit d'un quotidien fragmenté, puisque je ne pourrais jamais tout raconter de ma vie à moi et surtout de celle des personnes que j'aime ou que j'ai aimées. Et même en ne soufflant pas un traître mot sur les autres [choix sacré que je ne remets pas en question], il me faudrait mille pages ou plus si je voulais tout raconter d'une journée, actions et pensées, lectures et écritures. Je suis libre de fragmenter, de choisir ce qui émerge et de garder pour moi et pour nous ce qui doit rester privé ou secret, comme je suis libre chaque jour de continuer ou de me taire à jamais. De laisser les futures pages vides et nues. Libres.

En ouvrant les rideaux tout à l'heure, j'ai eu envie d'écouter Glenn Gould. Pour commencer, j'ai mis les Suites anglaises, de Bach. J'aime entendre le pianiste chantonner en jouant, comme si ce frêle bourdonnement de sa voix me reliait à l'humanité tout entière.

Frustrations passagères. Futiles. Hier matin, je me suis levée malade. Deuxième jour de gros mal de ventre. Je ne mange pas, pas faim, et je dors le plus possible. Le reste du temps je bois un peu de thé, des tisanes qui me puent au nez, des comprimés [tylénol et gravol] et j'essaie de lire Trou de mémoire. Pas facile, ce livre.

Autre trivialité et franc désagrément, passager lui aussi je l'espère, le clavier fonctionne mal depuis la réinstallation de W. : quand j'écris, à un moment donné, le curseur saute deux ou trois lignes plus haut, quand ce n'est pas tout un paragraphe, et le texte s'insère ailleurs. Je note que cela se produit quand mes mains touchent à la petite membrane du "touchpad" [mais où sont donc passés les guillemets français ?]. Alors pour régler temporairement le problème la seule solution que j'ai trouvée est d'écrire avec les mains en l'air, survolant le clavier du portable comme celles d'un pianiste. Pas pratique, mais ô combien plus élégant. Léger et aérien. J'écris avec des mains qui s'envolent. Des mains comme des oiseaux blancs aux ailes déployées. Libres.