142. la quinte

Me voilà de retour, équipée de ce qui doit être une laryngite, en tout cas d'une série de petits malaises qui ont commencé par ce que je croyais être une allergie saisonnière [éternuements et mucus liquide piquant et dégoulinant] qui s'est peu à peu transformée en quintes du loup à m'arracher la gorge.

La route jusqu'à la maison n'a pas été facile, ponctuée d'éternuements en rafales. Des cascades d'eau me sortaient des yeux, j'avais du plomb dans le front et les sinus en feu, et pire, je devais m'éponger le nez aux dix minutes. Inutile de dire que je n'ai pas eu le temps d'admirer le paysage. J'ai donc fixé la ligne blanche pointillée tout le long et quand je suis arrivée j'avais un pif de clown, et le plancher de l'auto était jonché de petits mouchoirs en papier blanc friponnés.

J'aurais pu rester à Montréal plus longtemps : bon accueil, excellents repas, doux câlins, délicieux bisous, lits moelleux et bras tendres, conversations sublimes. Mais avec le rhume carabiné qui m'est tombé dessus et qui s'est mis à empirer d'heure en heure, je me suis vite sentie dans le trente-sixième dessous de moi-même et dimanche matin j'ai bien vu qu'il valait mieux rentrer me soigner. J'avais besoin de me retrouver dans mes affaires, la maison, et surtout dans mon lit.

En rentrant, j'ai fait chauffer un bol de soupe [minestrone] que j'ai mangée brûlante et saupoudrée de parmesan, avec des biscuits soda beurrés. J'ai bu un grand verre d'eau glacée. Il n'était que cinq heures mais je suis montée me coucher tout de suite et j'ai dormi douze heures entrecoupées de courtes séances de toux et de nez qui coule à éponger d'urgence. Et puis ce n'est qu'à midi hier, quand le téléphone a sonné, que j'ai constaté à quel point mes cordes vocales étaient grillées. Je me suis recouchée et dormi cinq heures de plus.

Et ce matin je suis encore presque muette, avec une invitation inattendue à une conférence de presse demain à 9 heures [l'appel d'hier midi]. Si je n'ai pas retrouvé ma voix, pourrais-je m'y présenter tout de même avec un petit bloc notes pour répondre aux questions par écrit, blanche et pâle comme Holly Hunter dans La leçon de piano ? Mais non. J'ai ouvert l'armoire aux herbes pour me concocter de quoi récupérer tout la gamme de mes sons, des plus aigus aux moins graves. C'est ainsi que j'ai récupéré quelques notes, mais j'ai la voix plutôt graveleuse, parsemée de notes aiguës, avec des silences qui me coupent la parole ici et là. D'ici demain, je veux perdre mes quintes de toux et retrouver ma quinte, et aussi la quinte du loup, si possible.

Lu dans Métronimo : « Le mouvement [mélodique] de quinte est peut-être le plus naturel de tous les mouvements de la voix. »

En médecine, la « quinte de toux » viendrait du latin quintus, cinquième, et serait un accès de toux caractéristique de la coqueluche et qui était censé revenir toutes les cinq heures.

En musique, on nomme « quinte » un intervalle de cinq degrés, compris entre le premier et le dernier de cinq degrés consécutifs.

Et la « quinte du loup », me direz-vous ? Toujours dans Metronimo, le Dictionnaire pratique et historique de la musique, j'ai appris ceci :

Les accordeurs d'orgue appellent quinte du loup la dernière quinte à laquelle les conduit l'enchaînement ordinaire d'octaves et de quintes qu'ils appellent partition et qui est basée empiriquement sur le tempérament égal. La quinte du loup, arrivant comme 12e et dernière quinte, se trouve accordée d'elle-même, et sa contenance est de 35 commas, un peu plus grande qu'il ne faut (il y en a 8 de 34 commas et 3 de 33).

On saura maintenant d'où me vient l'expression, on devinera pourquoi elle me plaît et comment je l'ai adoptée.