134. sans titre

Ce sixième cahier terminera bientôt. Le journal fêtera ses six ans vers la mi-septembre. Et pour la suite, je sais déjà que Love & Writing Project a fait son temps. Il se retrouve donc sur le bord de sa fin. Le soleil se couche sur lui en léchant les dernières gouttes de pluie sur les vitres du Solarium. Il se relèvera quelque part sur les branches des arbres, sur une fleur. Sur le dos d'un chat qui s'étire, rond, la queue en pointe d'interrogation.

C'est le matin et j'ai le temps. Je commence à tourner la page. Y aura-t-il une autre page un avec le numéro un ? Peut-être pas. Pourquoi les pages auraient-elles des numéros ? Pas besoin de comptabilité. Je verrai. Pas de titres non plus. On verra. Et peut-être pas de dates. À quoi ça sert ?

Les pages à venir n'ont pas encore de mots. J'essaierai, je crois, une fois de plus [maudite ambition] d'écrire le présent. Mais le présent d'hier et de demain, et même celui d'aujourd'hui ou de tout à l'heure quand je me serai éloignée du clavier, n'a pas de consistance. Seul mon « je » consiste [Roland Barthes dixit. Il écrivait aussi dans Le plaisir du texte que le mot Texte veut dire Tissu, une texture dans laquelle le sujet se perd et se défait en se construisant]. Soit le moment de réalité est dépassé, soit il n'est pas encore là. Depuis la toute première page, depuis le volume 1, j'ai voulu écrire le présent de ma vie et au moment précis de l'écriture, il n'était plus que du passé, émietté. Même pour une émotion, même pour une réflexion, tout se passe avant l'écrit.

Si je publiais la première page aujourd'hui, elle serait toute blanche. Une page verre de lait. Une page drap de coton. Une page écume de mer. Pour dessiner en plein milieu un pommier en fleurs ou une talle de fraises.