129. loin

L'orage se prépare. Il a fait très chaud et nous n'avons pas eu de pluie par ici depuis quelques jours. J'entends dire qu'ailleurs ça a débordé et cogné de partout mais pas chez nous. Je crois que ça va nous tomber sur le corps avant la fin de la journée. Le ciel est lourd et les nuages trop bas. Le tonnerre gronde au loin dans la montagne. Quand la pluie sera là je sortirai et je me ferai tremper jusqu'aux os, et après quand j'aurai les os tout mouillés j'éclaterai de rire très fort et j'embrasserai les arbres, je les prendrai dans mes bras et je danserai avec les sapins et les bouleaux blancs.

Je n'écris pas beaucoup, pas autant que je le voudrais, je suis obsédée par les mots et je fais des confitures. Je traîne ici et là. J'irai à Montréal bientôt. Je n'écris pas comme je le voudrais non plus, je patauge dans un brouillon qui étouffe dans la forme que je lui ai donnée trop tôt, trop vite. Je reprends du début, j'abolis les chapitres, détruis le moule et taillerai dans la masse, à la hache s'il le faut.

J'ai visité la bibliothèque d'un vieux collège à quelques kilomètres d'ici et j'y ai découvert pas mal de livres d'histoire et de philosophie, des livres d'art et un peu de littérature, des encyclopédies, des journaux et périodiques, et je suis contente, c'est un endroit où je pourrai aller faire de la recherche, m'asseoir dans le silence et réfléchir en regardant si quelque mouche ne volerait pas par là aussi bien qu'ici.

Encore des coups de tonnerre. Je ferai le tour de la maison pour fermer les fenêtres avant qu'elle ne se remplisse d'eau, et j'ai un peu de temps, finir cette page, la pluie ne tombe pas et il fait de plus en plus sombre, c'est lourd et sans vent. Ça y est.

Quelqu'un m'a dit : tu devrais écrire comme une telle, ses livres se vendent bien. J'ai répondu tant mieux pour elle, mais je ne veux pas écrire comme une telle. Je ne veux écrire comme personne. J'aime ce que fait une telle, mais cette écriture-là ne pourrait jamais sortir de moi, pas comme ça. Je suis différente, je n'ai pas la même vie, ni les mêmes joies, ni les mêmes douleurs. Et l'intensité. Je crois l'écriture trop intimement liée à l'identité, au ventre qui nous a mis au monde et à la terre qu'on habite pour envier le style d'un auteur, ou rêver d'avoir écrit tel ou tel livre.

J'ai beau aimer certains livres à l'excès, au point de les relire plusieurs fois, je ne mettrais mon nom sur aucun d'eux. Au même titre que je n'envie pas la vie des autres. Une telle peut bien avoir trois voitures, dix amants, deux maisons et un cheval, je ne l'envierai pas même si je rêve d'avoir un cheval et que je n'ai pas l'ombre d'un amant. Pour le moment.

Dans ma vie à moi, c'est comme ça et cela ne me remplit pas de tristesse ni d'amertume, ni d'envie. J'ai appris très jeune à me plaire avec ce que j'ai, à en profiter et à vivre pleinement la vie qui est la mienne, plutôt que de contempler celle des autres.

Je ne rêve pas d'écrire comme une telle, je marche sur mon chemin à moi et je préfère sortir mes propres mots du néant avec les mains et les espoirs qui sont les miens au risque de m'y perdre. Je n'ai pas fini ma formation à l'écriture et peut-être même à la lecture. Les livres des autres, je préfère les lire et apprendre d'eux comment ils voient et comprennent le monde et je ne perds pas de temps à vouloir les avoir écrits.

Je vis mieux à la campagne, bien mieux qu'à la ville et j'aime à la folie ce pays qui n'en est pas un et je l'habiterai, consciente de la chance que j'ai de ne plus être obligée de travailler aussi dur qu'avant avec des personnes souffrantes et malades. Je crois ne pas avoir tout à fait liquidé la grande fatigue morale qui m'est restée de ces années-là. Je pleure encore parfois quand j'y pense, juste avant la nuit.

Pour oublier tout ça sinon m'en guérir il me faudrait un endroit pour vivre vraiment seule et où il n'y a personne à des milles à la ronde. J'apprécie la vie dans cette superbe maison, et la montagne et le fleuve, je remercie le ciel pour l'abondance et la beauté des jardins, la grande civilité et la noblesse de coeur de mes voisins. Mais je sais aussi que je ne suis pas allée encore assez loin. J'ai faim.