112. sureau ou pas sureau

serait-ce du sureau rouge ?

Une des choses que je trouve les plus difficiles c'est l'identification précise et exacte des plantes, fleurs et arbustes sauvages qui poussent autour de la maison. J'ai fait plusieurs photos hier, toutes un peu floues, je ne sais pas ce que j'ai ces temps-ci, même ces grappes de petits fruits ont l'air floues, mouvantes, et pourtant les feuillages sont assez bien découpés et la couleur très très proche de ce que mes yeux ont vu. Faut dire qu'il ventait et qu'il vente presque tout le temps, alors la végétation bouge, elle ne se laisse pas facilement immobiliser par la machine. J'ai pu identifier la mauve musquée et l'épervière orangée à la tige toute poilue aussi apelée « épervière piloselle » ou « oreille-de-souris », il y en a tout plein. Et je crois avoir trouvé du sureau rouge. Cet arbuste qui est le seul de sa « race » dans ma petite forêt est le premier à avoir des baies rouges, toutes les autres baies sauvages sont encore très vertes. Si c'était vraiment du sureau, je serais aux oiseaux. J'avais tellement voulu en faire pousser en ville. Et puis quand j'ai déménagé, j'ai laissé le pot géant là-bas sur la terrasse : il n'entrait pas dans ma voiture, et les déménageurs n'ont pas voulu le prendre dans le camion à cause des risques de gel et de bris. Fin de l'histoire.

Avec tout ça j'ai bien dormi et très longtemps. À sept heures j'étais debout avec un reste de surprise et de mal de tête. J'ai fait le café, mangé des oeufs et des confitures. Hier je suis allée à la bibliothèque et j'ai fait quelques heures de travail bénévole. C'était la deuxième fois. La première fois, c'était jeudi soir passé, j'ai fait presque une demi-heure au prêt et ensuite j'ai classé les livres qui revenaient, au fur et à mesure. Mais hier, j'ai fait deux heures complètes aux « retours ». Parfois les livres sont en retard, il faut encaisser les amendes, c'est assez amusant ce travail. En fait, j'ai adoré ça, les deux fois. J'ai pu faire un peu de recherches et prendre des notes dans mon petit carnet noir, entre les vagues de lecteurs. Les autres ont dit que c'est toujours comme ça, les gens arrivent par bandes, mais pas ensemble, et ensuite la bibliothèque se vide et il ne se passe plus rien, et ensuite les portes s'ouvrent et une autre grosse grappe de monde arrive.

La semaine dernière, quand je classais des livres, quelques personnes m'ont demandé des suggestions de lecture, ou des renseignements à savoir où et comment chercher un livre [parfois sans avoir le titre ni le nom de l'auteur.., mais en racontant un bout de l'histoire, ce n'était pas facile]. Il y avait un jeune de 14 ans très intéressé à la deuxième guerre mondiale et qui cherchait des romans sur le sujet, il disait « je cherche une histoire racontée par un soldat qui a fait la guerre ». Je trouve ça fabuleux d'être en contact complice avec ces gens qui lisent, de passer un peu de temps è l'intérieur de cet endroit bourré de livres, même si la plupart de ceux que je cherche n'y sont pas, ce n'est pas grave, j'en découvre plein d'autres que je n'aurais pas l'idée de chercher. J'ai emprunté le deuxième volume des Lettres à Sartre, et un Agatha Christie, pour me distraire et me reposer un peu les idées. Un bon policier de temps en temps, ça ne peut que me faire du bien. Je suis beaucoup trop sérieuse avec la littérature, j'apprends ça. J'apprends aussi que j'ai besoin de « vivre » davantage, vivir. J'avais noté ce passage dans une des lettres de H. Miller à B.V., et j'y pense souvent : « Nous somme ici pour jouir de la vie, pour en tirer le meilleur parti, non pour faire sensation ou nous faire un nom ». Et il ajoutait : « ...continuer de mûrir le plus longtemps possible ». Et aussi : « Vivre. — c'est ce qui passe avant tout. Vivre dans chaque racine, chaque branche de son être. »

Ce qui me fascine avec ce bénévolat à la bibli, c'est de pouvoir faire ce genre de travail pourtant très spécialisé sans formation aucune de bibliothécaire. J'ai eu une moitié d'après-midi d'entraînement et je sais déjà utiliser leur logiciel et reconnaître les cotes pour le classement. Cette bibliothèque fonctionne avec quelque chose comme 80 bénévoles et une petite équipe de responsables, et ça roule, et ça rit surtout, pas de boss, pas de fric ni de paye donc la paix. Il y a beaucoup de gens qui viennent emprunter des livres et des enfants aussi, avec leurs parents ou des petits groupes avec des éducateurs. Hier, en partant, la responsable m'a demandé de rester, elle voulait me parler. Mauvais réflexe, je me suis tout de suite demandé « qu'est-ce que j'ai fait de pas correct ». Elle m'a dit avoir appris des choses sur moi. J'ai su que vous avez commis quelques romans, me dit-elle... Ah, je lui ai expliqué à elle aussi que pas un seul des éditeurs à qui j'ai présenté mes manuscrits n'avait accepté de les publier, et alors elle a dit ce n'est pas grave ou quelque chose comme ça en ajoutant : le fait est que vous savez écrire et que nous avons besoin de vous, si cela vous intéresse. Et puis elle m'a offert des projets fort intéressants touchant la rédaction et l'animation d'ateliers et pour d'autres activités culturelles, notamment un projet de création collective. J'ai dit oui, tout ce dont elle a parlé m'intéressait, c'est comme si j'étais venue m'installer ici dans cette région pour ça et je n'en savais rien avant, je ne connaissais personne, et je me sens là-dedans, avec tout ce qu'elle m'a proposé, comme un petit poisson dans l'eau fraîche de la rivière.

Je suis rentrée, j'ai fait un peu de ménage, lavé à grande eau les carreaux de céramique de la salle de bain, rangé les journaux et les horribles et envahissants publi-sacs qui recouvraient presque toute la table de la cuisine. Et puis j'ai mangé des crêpes et bu du cidre. Je me suis couchée à huit heures avec un gros mal de tête. J'ai accusé mes deux verres de cidre mousseux qui avait un drôle de goût de levure, mais j'avais soif et je les ai avalés. Ma réserve de vin est à sec, comme ma bourse ces temps-ci. Et le cidre a dû se gâter à la cave, depuis le temps. Et ensuite j'ai commencé à lire et je me suis endormie au commencement du deuxième chapitre de mon fameux roman policier.