108. triste et suspect

corde de bois, le 4 jullet 2006

J'ai lu au moins durant trois heures hier et je n'ai pas encore fini le volume un des Lettres à Sartre. J'étais plutôt triste, depuis quelques jours, mais ce matin ça va mieux. J'ai bien dormi.

Les deux dernières nuits, j'ai fait plusieurs rêves que je classerai dans la catégorie fantastique, et deux autres plutôt érotiques que je rangerai sur le rayon des trois x, avec mention dix-huit ans et plus, des rêves comme je n'en avais pas faits depuis la nuit des temps. Je me suis réveillée de bonne humeur et pleine d'entrain. Mes journées sont bien remplies, ne me laissant que peu de temps pour tenir le journal. Je n'ai pas encore touché au roman non plus. Dimanche j'ai imprimé et relu le volume 1 du journal en ligne. J'avais déjà caressé l'idée d'y insérer des extraits du journal papier et d'autres textes, j'ai une décision à prendre là-dessus. Je jongle un peu avec tout ça mais sans passer à l'action, je laisse « flotter » les dés, ils finiront bien par retomber du meilleur côté possible.

Samedi j'ai entrepris quelques travaux à l'extérieur, le bois de chauffage est maintenant cordé, une grosse corde dehors [ils disent par ici que le bois sèche mieux s'il est exposé aux éléments : vent, pluie et soleil] et les deux autres cordes ont été faites dans la remise. Je ne pouvais pas laisser les trois cordes en tas ou en vrac dehors, ça faisait une jolie petite montagne, mais on m'a dit que le bois n'aurait pas pu sécher et le dessous aurait moisi et pourri. J'ai fait poser des poteaux en métal aux quatre coins de l'herbularius, et installé des petites lampes solaires au bout, j'ai peinturé les poteaux en noir mat. Il me reste à trouver du treillis en métal et à le fixer tout le tour. Je dois clôturer ce jardin car il y a des animaux avec des grosses pattes qui viennent par là la nuit et qui endommagent les jeunes plantes encore fragiles. Mes voisins racontent qu'ils ont vu des ours, des coyotes, des chevreuils, et il y a encore une femelle orignal qui erre ici et là. Hier j'ai vu une loutre en plein milieu du chemin. Je n'ai pas peur des animaux, je vais tout de même marcher dans la forêt quand j'en ai envie. J'ai commencé à cueillir des pétales de roses [les églantines] et je les congèle, quand j'en aurai une bonne quantité, j'en ferai de la bonne confiture pour quand j'aurai d'autres petits matins tristes.

Donc le bois pour l'hiver prochain est cordé depuis samedi vers 15 h. J'ai commencé le ménage de la remise pleine de vieilleries et de rebuts de toutes sortes : des planches, des bouts de tringles, des vieux châssis avec les vitres à moitié cassées, des portes, des morceaux de préfini, du fer, des bouts de comptoirs et d'armoires de cuisine à la mode des années 50, des panneaux de mousse isolante, de gypse, probablement tous les restes de ce qui a servi à construire quelque chose quelque part, et qui ne me serviront jamais à rien. Il a fallu couper les branches basses des deux grands sapins qui touchaient le sol et étaient à moitié dégarnies et sèches. J'ai eu de l'aide. Dimanche, j'ai lu et cuisiné, fait le journal, quelques coups de téléphone [aouch]. Une journée dans la maison, il a plu tout le temps.

Hier, ça été le tour du potager, j'en ai bêché le tiers, renchaussé les cinq rangs de pommes de terres, et arraché les adventices. Mais très tôt le matin, ce fut la tonte du gazon que je n'aime pas à cause du bruit, mais ça sent si bon. La journée d'hier a été très bruyante. Tout le monde a coupé son gazon à des heures différentes, ce qui fait que le concert de tondeuses a duré de 7h30 am jusqu'à 7h30 pm. Et par-dessus tout ce bruit, des ouvriers ont mis une petite couche d'asphalte sur la route pour cacher les fissures laissées par le gel. Autant de brouhaha que sur la rue Sainte-Catherine à l'heure de pointe. Et ce matin, c'est silence. Enfin. Il mouillasse encore un peu et j'en profite pour mettre à jour mes différents cahiers. Je me sentais triste et lourde avant-hier, et hier aussi, et je sais qu'il y avait encore des traces d'une vieille colère avec ça. Mais pas de rancune, juste de la colère un peu trop blanche.

Au sujet de cette tristesse, j'ai découvert sans la chercher une citation de Julien Green sur evene.fr : « Tout ce qui est triste me paraît suspect ». Tiens donc ! Si je devais accorder du crédit à tout ce qui est écrit, je croirais avoir vécu ces derniers jours une émotion « suspecte ». Monsieur Green trouvait peut-être « ce qui est triste » suspect, mais rencontrer une citation qui ne veut rien dire hors de son contexte, c'est moche.

Pourquoi Green ? Ça a commencé dimanche. Je lisais Beauvoir. Dans sa lettre du samedi 7 octobre [1939], elle écrivait :

[...] lu le Journal de Green : c'est minable. Rien de ce qu'il note n'est digne d'intérêt, et il raconte mal, on a l'impression d'être devant une apparence, autant qu'avec G. Lumière.

En bas de page Sylvie le Bon explique : « Cette notion d' "apparence" était fondamentale pour S. de B., qui l'appliquait "à tous les gens qui miment des convictions et des sentiments dont ils n'ont pas en eux le répondant" ». Voilà qui a le mérite d'être clair.

Quelques pages plus loin, dans la lettre du dimanche 8 octobre, de Beauvoir ajoutait, toujours au sujet de sa lecture du Journal de Green :

[...] Ça finit par être amusant à quel point ce type n'est qu'une apparence ; ça n'exclut pas la sincérité, mais il y a sincérité dans l'apparence même (je pense à ce sens du fantastique, du par-delà auquel il faut bien croire puisqu'il en parle sans cesse) mais pour le reste il est d'une application qui rappelle Ginette Lumière — c'est à lui qu'on a envie de dire quand il parle de peinture, ou de paysage ou rapporte de petits faits humains « comme vous êtes appliqué, monsieur ».

J'ai fouillé un peu le web. Pourquoi cet intérêt ? Green ne m'intéresse pas vraiment, je ne le connais pas. Un peu comme tout le monde, il y a longtemps, j'ai lu Chaque homme dans sa nuit et ça ne m'a accrochée, j'ai tout oublié de ce livre-là. J'étais curieuse d'en savoir un peu plus à son sujet, en fait je cherchais les dates de publication de son journal. Et je suis tombée sur cette citation. Et si la source est fiable, on raconte que Green est un des plus grands écrivains de son temps et bla bla bla, et qu'il a écrit son Journal en dix-sept volumes, journal « qui retrace la quête de son identité spirituelle et sensuelle. Il en publie le premier volume en 1938 et le dernier en 1996 ». Beauvoir ne pouvait donc avoir lu que le tome 1, Les années faciles. Pour la suite, si le Journal de Green a su traverser le temps, serait-ce parce que l'homme a su traverser les « apparences » ? Je n'en sais rien, tant que je ne l'aurai pas lu, je n'en saurai rien de plus.