105. deux jours plus tard

Je suis toujours à l'aise avec le projet d'avant-hier. En paix avec cette orientation que je qualifierais de virage à 360 degrés. L'expression serait un brin abusive ? OK. Disons un virage à 180. Ou à 90 ? On va pas se mettre à chipoter avec les degrés des virages.

Parlant de virages, j'ai oublié de noter une chose qui m'a parue assez étrange et inhabituelle pour en faire une page de journal. Oublié de noter, dis-je, parce que j'ai été occupée à autre chose, que la semaine dernière, c'était mercredi vers 9 heures du matin et je descendais la route qui mène au fleuve.

Je traversais donc le grand champ qui sépare ma petite montagne de la voie ferrée, qui elle, longe la route de la gare, qui elle-même s'étire le long de la rue principale. Et la rue principale est parallèle au fleuve. Difficile de me perdre dans une telle géographie.

En fait je ne me suis jamais perdue par ici, chose qui m'est arrivée très souvent à Montréal et un peu moins souvent à Québec, sauf quand je cherche la gare d'autobus ou l'aéroport. La signalisation routière est tellement floue, à chaque fois, je crois rêver. Et je suis parfois très distraite quand je conduis, ce qui n'arrange rien.

Eh bien dans le grand champ de graminées, probablement de l'avoine ou du blé, encore très vert, j'ai vu un animal qui de loin ressemblait à un cheval. Surprise, je me dis, pas un cheval ici ? Personne n'a jamais mis de cheval à paître dans cette belle prairie. Moins d'un kilomètre plus loin, il m'est apparu très clairement que les grandes oreilles, la bosse sur le cou, et la forme du corps, massif et plus bas sur pattes, bref que ce corps n'appartenait pas à un cheval. Un orignal ?

Orignal. Photo reproduite avec la permission de © Jean-Philippe Paris [merci]

Eh oui. Depuis le temps que je rêvais d'en voir un en vrai, un véritable orignal brun foncé presque noir. Tout à fait comme les petits toutous pour les touristes mais sans panache. Et en plus grand format. L'animal marchait dans une direction, courait un peu, levait la tête comme pour sentir le vent et puis il s'arrêtait net et il changeait de direction (à 90 degrés, justement). Et le manège recommençait. Il a fait ça trois ou quatre fois. C'est clair, pensai-je, cette pauvre bête est perdue.

Et quand je suis passée à sa hauteur, à très basse vitesse pour mieux le voir et l'admirer le plus longtemps possible, il était arrivé à presque 500 mètres de la route. Et là il a fait un virage à 360 et il est parti à courir en direction de la forêt. Aucune voiture me suivait. Trois ou quatre s'avançaient dans ma direction, mais loin devant.

Par prudence, je ne me suis pas arrêtée parce que la route est étroite à cet endroit. De plus, l'accottement n'est pas très large et bordé d'un fossé assez profond. Et puis à quoi ça m'aurait servi, je n'avais même pas mon appareil photo. Dommage. J'ai fait des voeux pour que l'animal ne s'affole pas et ne revienne pas vers la route en courant à toute vitesse, risquant de se faire frapper. Mais il était bien visible, j'étais persuadée que les conducteurs ralentiraient et réussiraient à l'éviter si jamais, dans son affolement, il s'aventurait sur le chemin. J'espère seulement que mon orignal a pu retrouver son chemin, sa sécurité et un bon abri avec de la nourriture dans une belle et fraîche forêt.

Et puis cette semaine, était-ce lui? ils ont dit aux informations qu'un orignal avait causé toute une pagaille à Rivière-du-Loup. Il s'était perdu près du fleuve et il était ensuite monté dans les rues de la ville. Des gens ont couru après, des agents sont intervenus, mais ils n'ont pas tiré, et puis il a fini par s'enfuir dans les bois. Mais le lendemain, horreur, ils ont raconté un accident de voiture impliquant un orignal : il était mort, et le conducteur blessé sérieusement. À Saint-Épiphane, je crois, ou quelque part dans les terres de ce côté-là. Était-ce lui ?