103. un goût d'enfance

Dans mon petit voyage autour du jardin avec des fleurs jaunes, j'avais oublié quelques beautés : la haie de caraganas, ou pois de Sibérie, qui portent toujours leurs jolies petites fleurs jaune vif, comme des gueules de loup, très parfumées ; les roses devant la maison, encore en boutons mais je sais qu'elles seront jaunes ; les tussilages, qui brillent de tous leurs feux, mais pas n'importe quand, juste l'avant-midi [la fleur est pareille au pissenlit, avec des petits lignes noires, sauf que le coeur est plus dense et découpé, la tige est plus élancée et plus fine, plus hautaine et très élégante], et quand il fait soleil elles se referment avec une grande pudeur ; et puis... les marguerites, pour le coeur [jaune]. Il y avait d'autres fleurs jaunes, celles des érables, et celles des cerisiers à grappes [Prunus virginiana], plus pâles, ces arbres sont nombreux et bordent tout le terrain d'un côté, en alternance avec le lilas et le sureau, mais toutes ces fleurs-là sont déjà fanées. Vivement les petits fruits rouges.

marguerites près des iris, le 15 juin 2006

J'ai fini de semer et planter les deux potagers : 1) le plus grand, celui des légumes et des fruits [les tomates], c'est fait depuis avant-hier. Je n'arrête pas de « cueillir » et de massacrer les doryphores qui s'acharnent sur les toutes premières feuilles de mes futures pommes de terre et j'arrache à mesure les herbes indigènes qui prolifèrent. Les petits pois et la laitue sont sortis de terre. J'admire les résultats de plusieurs semaines de travail avec une grande satisfaction ; 2) et le plus petit jardin, mon herbularius, j'ai fini de le préparer hier matin, il a reçu toutes les plantes choisies cet hiver, pour leurs vertus et certaines pour leur beauté, pour l'art de vivre avec elles. J'ai donc planté l'angélique, l'hysope, le thym, la sauge, la menthe, la lavande, l'origan, la camomille, la marjolaine, et des lysimachias, et j'ai semé l'absinthe, l'arroche, la jusquiame, le cerfeuil, la monarde, l'armoise et des patrinias.

J'ai semé des fleurs devant la maison : des gloires du matin et des pois de senteur pour les faire grimper le long des colonnes en fer forgé qui supportent le toit de la galerie. Et des cosmos autour du puits de surface désaffecté, la margelle est encore là et je la garde. J'ai soulevé le lourd couvercle et j'ai vu, il y a encore de l'eau dans ce puits. Je me demande pourquoi il a été condamné, le gros tuyau qui le relie à la maison est encore dans la cave, mais ils ont fermé le bout, ce qui fait que l'eau ne peut plus se rendre jusqu'à la pompe. Je poserai la question aux anciens propriétaires. Aujourd'hui, il me reste à bêcher et défricher une parcelle en forme de demi-cercle que je veux faire à l'une des extrémités du potager et que j'appelle déjà affectueusement mon « croissant des vivaces » parce qu'il y a déjà des tulipes, des crocus, des marguerites et du myosotis à cet endroit. J'y planterais bien quelques griffes d'asperges, du ricin, y sèmerais aussi ce qu'il me reste de vivaces et les deux variétés de pavot, de la bourrache et j'ai oublié le nom du dernier sachet de semences. Plus haut sur le terrain, il y a un coin où le gazon n'est pas très beau, je compte y semer de l'herbe à chat, afin que la belle Lubie trouve son confort et s'y roule et enroule à son aise dans son petit jardin bien à elle. Quoi d'autre ? J'ai bêché un grand cercle autour de l'olivier et j'y ai planté quatre héliotropes qui sentent très bon la vanille, avec des ancolies, des alyssums et des pensées sauvages, le tout dans les teintes de rose et de violet.

J'oubliais : 1) il me reste un bambou à planter, pour l'expérience et pour mon futur coin zen en devenir ; 2) j'ai placé quatre géraniums rouges dans des pots sur les marches de la galerie en avant, pour le plaisir des passants et pour quand je m'assois sur cette galerie-là, pour regarder les couchers de soleil sur le fleuve.

N'allez pas croire que je convertirai ce journal en chronique de jardinage ou en étalage pour les fleurs. Je travaille beaucoup dehors parce que ça me fait du bien. Grand bien. Je vis de forts beaux moments ces jours-ci. J'aimerais pouvoir tout écrire mais c'est encore trop fragile et neuf, et je ressens concernant ce qui m'arrive, et que je n'espérais [presque] plus, le désir du secret.

Et puis vous savez quoi ? La rhubarbe. J'en ai cueilli, les plus grosse tiges. Et j'ai fait de la confiture rhubarbe et fraises [de Californie, au Québec, les fraises ne sont pas encore prêtes] : huit pots en tout. J'ai trouvé à ma confiture de rhubarbe un goût d'enfance, un goût d'espoir qui se niche dans le parfum des fleurs et du foin coupé, et dans l'épaisse couleur rouge d'Andrinople que prend la terre de mon jardin après la pluie.