102. premier prédateur

doryphore au fond d'un bocal

Bonne nouvelle : les feuilles des pommes de terre ont commencé à pousser. Et comme une bonne nouvelle arrive rarement seule, celle-ci était accompagnée d'une mauvaise [nouvelle] : j'ai vu mon premier doryphore, communément appelé bibitte à patate, en train de faire je ne sais quoi sur une feuille [de patate].

Vite, j'ai couru dans le garde-manger prendre un bocal et j'ai capturé l'animal et puis j'ai mis le couvercle dessus [le bocal].

En ramenant ma précieuse capture dans la maison pour figer l'instant sur les pixels de la pellicule numérique, ça m'a rappelé toutes les captures d'insectes et autres volatiles volants de toutes grosseurs et de toutes espèces que je faisais avec cette méthode quand j'étais enfant. Je m'approchais de l'être convoité à pas de louve, le bocal au bout de la main et le bras levé dans les airs comme on tient une lance, prête à se rabattre sur la proie, et le couvercle dans l'autre [main], et puis une fois que tac le pot était bien en place sur la bête, je le glissais en dessous et le vissais serré [le couvercle].

Je leur donnais de la nourriture [à les bibittes] et je les observais longtemps, cela me captivait durant des heures. J'aimais autant les attraper que les regarder évoluer sous verre, je m'imaginais qu'en perçant des petits trous dans le couvercle, ils auraient assez d'air et vivraient toute la vie, très très longtemps.

Et puis je les oubliais, et quand j'y repensais des jours ou des semaines plus tard, je retrouvais mon précieux bocal plein de trésors, et oh malheur, ils étaient tous morts [les belles bibittes]. C'était de la cruauté disons de l'inconscience, mais de la cruauté tout de même, celle qui est si facile et semble venir tout naturellement aux enfants et à certains adultes.

J'ai cherché de la documentation sur les doryphores dans mes livres de botanique et dans l'internet. Il est clair que ces insectes sont à éloigner des pommes de terre au plus vite, car ils vont y pondre leurs oeufs et ensuite ça va grouiller de larves et des centaines de milliers de doryphores naîtront et ils vont tout dévorer [les feuilles des pommes de terre et les patates avec, si ça se trouve].

Va pour les éliminer, mais comment ? Je ne veux utiliser aucun produit chimique dans mon jardin que je souhaite bio de a jusqu'à z. J'ai déjà appliqué le plan a), c'est à dire que j'ai entouré les pommes de terre de plantes qui les aident et les protègent en attirant ou chassant les doryphores : les capucines, un datura, du lin, des haricots nains, des oeillets d'inde, des petits pois, et même des pétunias [à fleurs blanches].

J'ai songé que je peux enlever les doryphores un par un à la main, mais que ferais-je de tous ces petits corps-là ? Je me suis demandé s'il faudra nécessairement les tuer, ne vaudrait-il pas mieux leur trouver une utilité quelconque, comme par exemple les transporter dans un endroit, les perdre dans la forêt comme le Petit Poucet et ses frêres, ou encore les déporter dans un lieu où ils ne peuvent causer de tort aux cultures afin qu'ils puissent servir de nourriture à des plus gros qu'eux comme font les coccinelles avec les pucerons, ce qui est très utile au jardin.

Et puis je me suis posé des questions sur la cruauté de l'enfant, et sur celle des adultes. Est-elle innée, ou plutôt acquise par imitation, ou influence ? Fait-elle autant partie de notre humanité que l'amour ou la compassion ? Je crois que oui. Et que la cruauté est innée. Mais renforcée par l'imitation ou inhibée sinon éradiquée par l'éducation et l'évolution de la conscience morale. Voilà pour la capsule philosophique du jour.

Zut. J'ai oublié le doryphore dans le bocal et maintenant j'ai bien regardé et il est tout à fait mort. J'ai même secoué un peu le bocal pour voir s'il s'envolerait, s'il ne s'était pas tout simplement assoupi. Cruauté ? Non. Légitime défense. Et sans mauvaises intentions aucunes, comment serai-je capable d'être cruelle ?