98. réflexions et confidences

Chaque jour depuis mon dernier billet, le 28 mai, je pensais à écrire une page de journal, mais quelque chose de très absorbant me retenait ailleurs, et puis je ne savais pas comment aborder l'objet de mes préoccupations. Sujet qui se trouve complexe et périlleux, parce que très personnel et donc délicat d'exposer à des regards étrangers. Mais voilà.

Le problème concernait la publication du journal. Et découle des choix que j'ai faits depuis la dernière année. J'ai réfléchi, et cherché une solution au manque d'espace sur le serveur : j'utilisais déjà plus de 300 mb, et il me restait moins de 100 mégabytes, et toutes ces bytes [le mot est-il féminin ou masculin ? c'est quoi la traduction de « bytes » en français ? bof, passons] fondaient un peu plus chaque jour comme neige au soleil, signe que le site était devenu trop « lourd » pour le nombre de Mb auquel l'abonnement au serveur me donne droit pour $11.00 US par mois [400 mb maximum]. Je sais, ce n'est pas si cher, mais.

Je crois avoir écrit quelque part que je me suis retirée à la campagne et abandonné mon ex profession, l'ergothérapie, afin de me consacrer à l'écriture à plein temps. Je l'avais déjà fait de manière sporadique pour des périodes de quelques mois et une fois toute une année, et je faisais tout de même des piges dans ce domaine et aussi des traductions, de la révision et correction de textes, de la rédaction d'articles techniques et autres, et l'animation de quelques ateliers d'écriture. Le travail comme ergothérapeute, depuis que j'ai terminé ma maîtrise en études littéraires, a toujours été mon filet de protection, le moyen d'engranger quelques dollars non négligeables pour ensuite arrêter un peu, pour écrire. Mais voilà, j'étais à mi chemin entre deux identités qui cherchaient à évoluer en même temps et ainsi j'arrivais à ces pauses épuisée et il n'en sortait rien de bon côté écriture.

Et au travers de tout ça, le journal en ligne. Avec l'effort quotidien que rien n'y transpire de ce que je vivais dans le monde du travail à cause de mon code d'éthique et de la confidentialité, règles que j'ai toujours respectées à la lettre. Je me retrouvais dans un état de tension et de retenue constant. Ce qui m'avait frappée, étonnée ou bouleversée, ce que j'avais vécu au travail, il m'aurait été si facile et bienfaisant de pourvoir le confier au journal. Mais voilà, je ne pouvais pas, au sens de « pas le droit », et alors je regardais ailleurs autour de moi et je changeais de sujet. Après tout, ce journal n'a jamais voulu jouer le rôle de confident. Sauf que.

J'ai appris que ce travail, le fait d'être toujours en contact avec des personnes souffrantes, le fait de fréquenter la maladie et la mort me faisait du mal. Et même si j'essayais de me détacher, de me concentrer sur l'aspect gagne pain temporaire. ça ne marchait pas. J'y mettais trop de ma personne et à la longue cela m'éteignait à petit feu, je le sentais bien.

Par ailleurs j'ai profondément aimé exercer cette profession qui est selon moi une des plus belles façons de « prendre soin » des gens, qui par suite d'une maladie ou d'un accident ont perdu en tout ou en partie leur autonomie fonctionnelle. Et sans chercher à me vanter, je sais que j'ai été une bonne ergo pour l'avoir entendu souvent de mes collègues, et employeurs, et surtout par mes patients et la satisfaction qu'ils exprimaient, et j'ai enseigné un peu aussi, j'aimais donner des cours à l'université et participer à la formation et à la supervision clinique des stagiaires et des internes.

Et partout où je suis allée, dans les hôpitaux, centres de réadaptation, services à domicile, j'ai rencontré des personnes extraordinaires, du beau et bon monde. Et pour ne pas faire de cette histoire un roman fleuve à l'eau de rose, j'ajouterai que, en mars cette année, j'ai pris la difficile décision de ne pas renouveler le paiement de la cotisation à mon ordre professionnel. Conséquemment, je n'ai plus le droit de porter ce titre. C'est fini. Et ce fut un dur, dur choix nécessaire. J'en porte encore un peu le deuil, mais c'est un deuil préparé et assumé. Serein comme un voeu de pauvreté.

Je sais maintenant que pour me mettre en situation de pouvoir écrire, j'ai besoin que tout mon temps et surtout mon être m'appartiennent corps et âme, et je vais poursuivre l'exercice même si les éditeurs devaient continuer à refuser de publier les manuscrits que je leur propose. Mon but n'est pas de devenir célèbre ni d'avoir du succès avec des livres, mais de créer quelque chose d'unique à partir de ce que je suis et de ma relation au monde, de mes fantaisies et visions, et de tout ce qui mijote dans mon imaginaire. Je suis davantage intéressée par la création et la fiction que par l'autobiographique plat. L'autofiction est une voie royale pour cela, mais c'est dur en chien. Il faut croire que je n'ai pas encore trouvé ma propre tonalité, une cadence musicale qui n'appartient qu'à moi, ou que je n'ai pas réussi à étonner, à présenter un projet original et qui ne se refuse pas. De plus, il faut savoir que les éditeurs choisissent des manuscrits en se basant sur ce qu'ils croient que les gens veulent lire, je devrais dire acheter, [à savoir ce que eux-mêmes ou leur comité de lecture, directeurs littéraires et cie aiment lire et s'imaginent que les gens achèteront] et ça, c'est loin d'être une science exacte. Et cela n'a surtout rien à voir avec la seule, la vraie, la grande littérature. Par ailleurs, je n'accorde pas à toutes ces considérations plus d'importance qu'elles en ont. J'ai toujours besoin d'autant de liberté pour travailler l'écriture, pour apprendre à lire et à écrire. J'ai surtout besoin de vivre selon un rythme qui est le mien et qui est encore en perpétuels ajustements faits d'allers et retours entre la montagne et le fleuve, la campagne et la ville, entre la solitude et les rencontres, le silence et les conversations, entre la famille, les amis et les foules indifférentes ou délirantes.

Les chemins que j'emprunte et ma démarche actuelle sont plus importants que les objets-livres qui en résulteront, et ce n'est pas le succès que je vise, même pas d'en tirer un revenu illusoire et insignifiant à moins d'écrire un best-seller et ça, c'est loin d'être ma tasse de thé. Vivre le meilleur de chaque journée qui passe avec ce qu'elle m'offre, ce que je fais, vois, lis, écris et ressens, expérimente, mes relations avec mes amis, ma famille, c'est respirer avec le rythme des arbres, de la lune, du soleil et des saisons, l'émerveillement et les découvertes d'incroyables trésors d'expériences des gens d'ici, aussi proches de la terre que de la mer, et dans tous les livres que j'ai enfin le temps de lire vraiment, et qui ont contribué à faire du monde ce qu'il est. Je ne veux plus me laisser le choix de ne pas écrire en faisant autre chose. Mieux vaut être pauvre que de retourner sur le « marché » du travail et pour cela il me faudra encore et encore sacrifier des dépenses non essentielles.

C'est à tout cela que je réfléchissais et puis à la question : de quoi ai-je vraiment besoin. Pour continuer le journal, il me faut aussi payer le fournisseur du service Internet [$50/mois], et les noms de domaine. Alors depuis une semaine j'ai tourné la question dans tous les sens et j'ai fait certains choix. Le premier étant de faire le point sur ma situation pour vous éclairer un peu, vous, lecteurs silencieux. Je suis bien consciente que le sujet n'est pas très passionnant, et que chacun n'a pas le même rapport à l'écriture, au travail, à l'argent et à l'internet, c'est normal, nous sommes tous différents et c'est tant mieux.

Et quand je réfléchis à la poursuite du journal, même si j'ai souvent douté et re-douté de sa valeur et de sa raison d'être, je sais que je dois de ce côté là aussi ne pas me laisser le choix de continuer. Je le fais et la question de fond demeure surtout dans le comment écrire, dans la forme et dans le contenu et certains choix esthétiques et surtout éthiques, plutôt que sur la légitimité de son existence.

Et quand je doutais et que je ressentais ce fort mouvement impulsif intérieur totalement déraisonnable de tout arrêter, j'entendais la belle voix grave de Karl, qui m'avait écrit [une autre fois que je voulais m'effacer de la page] un petit message qui tournait à peu près comme suit : « avant d'effacer ton journal, pense à ton seul lecteur pour qui ça vaut la peine de continuer ». Il n'était pas le seul lecteur. En fait je ne sais pas s'il le lit toujours et je ne m'arrête jamais à penser à qui lit ou qui ne lit pas. Ou à qui vient sur le journal, non pas pour lire mais pour me surveiller, - comme disait l'autre magnolia. Et je ne suis pas le seul lecteur non plus, je ne sais pas combien il y en a. Je vois bien les statistiques, mais avec tous les robots qui se promènent par le monde, cela ne veut pas dire grand chose, en tout cas, je ne sais pas interpréter ces données-là. Alors j'essaie de ne pas y penser. Et le premier lecteur à lire ce journal, c'est moi.

Non, je ne suis pas la seule à lire, et même si c'était le cas, si tout le monde sur internet abandonnait la lecture de mon journal, je l'écrirais pour moi, peut-être. Je pense souvent à Karl, mon cher poète chevalier libre du chèvrefeuille parti vivre sa vie au Japon. Karl fait partie de ces êtres de coeur et de qualité que je porte en moi, toujours, une fois que je les ai rencontrés, peu importe ce qu'ils diront ou feront par la suite [je ne nommerai pas tous les autres ce matin, la liste serait trop longue].

Autre choix difficile et « mal nécessaire », j'ai effectué une coupe à blanc dans les archives et c'est ainsi que j'ai retiré les trois premiers volumes du journal que je compte transformer en fichiers pdf pour les transmettre à qui les demandera, et moyennant une petite somme. J'imagine que personne ou presque ne voudra payer pour lire ce qu'il peut télécharger et imprimer, mine de rien. Mais moi, avec les questions que je me pose sur ce dont j'ai vraiment besoin ou pas, j'en suis arrivée à la conclusion que je n'ai pas « besoin » que toutes les pages de mon journal demeurent en ligne pour l'éternité.

J'ai mis des notes à ce propos sur la page reposoir. Bilan de l'exercice : Disk usage ->249.64 Megabytes, SQL Disk usage ->3.79 Megabytes, Disk space available ->150.36 Megabytes. Je pourrai ainsi continuer le journal au moins jusqu'au mois de novembre. Et pour le moment, les archives demeurent accessibles à partir du mois d'août 2003. J'ai songé à tout enlever sauf le dernier mois. Il faudrait que je fasse attention aux images, je ne réduis pas toujours leur poids.

Je réfléchirai sérieusement à ce que je ferai avec Les Carnets rouges, laissés en pause, je n'ai même pas fini de transporter les archives sur mt. Je pourrais également effacer d'autres sites, dont la poésie et les autres petits projets, et le blog, qui est davantage une fantaisie qu'un projet viable.

nota bene : je suis désolée de vous infliger cette longue page, un premier jet sûrement bourré de coquilles, qui n'a pas été facile à écrire, et que je réviserai sans doute dans les prochaines heures.