94. l'immobilité ou presque

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Ces derniers jours, j'ai lu Confession d'un enfant du siècle. Beaucoup dormi. Et ziguezagué dans mon quotidien ordinaire. Planté les cèdres qui macéraient dans leur pralinade. Coupé la ciboulette, et puis je l'ai ciselée finement avec des ciseaux. Ensuite j'en ai mélangé une partie avec du beurre pour en faire des petits pots de beurre [à la ciboul.] : il faut à peu près une tasse [250 gr] pour une livre de beurre salé, plus quelques gouttes de jus de citron - c'est bon avec les oeufs, les omelettes, et sur les pommes de terre, mais faut pas le faire cuire ce beurre, cela pourrait tuer le goût de la ciboulette. Le reste, je l'ai congelé nature, c'est pour faire des herbes salées mais je n'ai pas tous les ingrédients. Mangé presque tout le gros poulet en une succession de plusieurs brefs repas, avec du riz et des légumes crus. Quand j'écris je ne mange plus et je maigris. J'ai donc du poids à rattraper si je ne veux pas finir par m'envoler tout à fait. Je ne suis pas sortie sauf me promener dans les champs et les bois pendant que le loup y est pas comme dans les contes de fées. Déjeuné de soupes miso. Bu du thé vert de Chine aux agrumes. Fait pipi plus souvent. Et des feux de cheminée pour réchauffer les pieds et mes petites mains blanches.

Et puis ce matin je me suis levée et j'ai vu que c'était lundi et que j'étais prête à passer à une autre étape, alors je me suis remise au travail. Fatigue ou pas, je ne peux pas laisser dormir ce manuscrit, ça me travaille encore trop. Alors j'ai ouvert le portable et j'ai commencé à taper en prenant tout mon temps pour transcrire mot à mot sans changer l'essentiel tout en soupesant le poids des choses, une par une, pour les alléger. J'ai fait sept pages. Tout ce qu'on écrit est toujours trop lourd et trop lent et trop long aussi. Donc je coupe, je comprime, je soustrais, je précise, j'illumine ou je noircis, c'est selon. J'essaie de ne retenir que l'essentiel, comme dans les contes, c'est ma lubie. Obsessions ou idées fixes à dé-fixer, voir un côté drôle à la tragédie.

Si ce n'était de la nécessité de l'écrire dans le journal, j'aurais déjà oublié que samedi matin, je me suis rendue à une fête des arbres sous les chapiteaux et j'en ai rapporté trois autres à planter. Le bouleau jaune, c'est fait depuis hier. J'ai gardé les deux mélèzes pour tout à l'heure, il pleut encore. Ça fera neuf nouveaux arbres en tout, si je compte le petit érable rouge trouvé en béchant le potager, faut pas que j'oublie de le planter celui-là aussi.

Ne pas oublier non plus que, s'il se met à faire beau et chaud, les choses vont se précipiter et je devrai m'occuper de toutes les autres plantes. J'ai mis des petites pommes de terre [certifiées bio] pas plus grosses que des oeufs à germer près d'une fenêtre de la cave. Surtout ne pas oublier de sortir chaque jour les jeunes plants de tomates et les autres pour leur donner le temps de s'acclimater avant de les transplanter. Je prends des notes de tout ce qu'il ne faut pas oublier, pour le reste.

Je ne crois pas avoir besoin de remettre le journal en pause. Voir si je peux taper le manuscrit et l'interrompre de temps en temps pour continuer le journal. Et si je ne raconte pas l'histoire c'est pour pas qu'on me la vole ou qu'on l'amène au loin comme la mère dans la chanson de Sheller William « maman est folle ».

Je m'amuse à photographier un coin de mon bureau avec les tulipes cueillies cette nuit, parce que je le trouvais trop beau, et quand j'ai vu les images, j'ai constaté que finalement les choses ne changent pas beaucoup. Mes cow-boys sont toujours là, pas loin de ma table de travail et je consulte souvent les chevaux quand j'écris. Le cheval c'est pour la force. Les murs ne sont pas violets comme ceux de Montréal. Là-bas, au printemps, mes tulipes étaient roses, et au salon il y avait des colonnes blanches et des petits anges bedonnants en plâtre blanc au plafond avec des rosaces un peu kitsch, je vis maintenant entre les murs sans fioritures, en bois, d'une vieille maison de ferme et les tulipes jaunes et des roses sont dans le même vase. Montréal ne me manque pas. J'avais souvent le coeur en amour, ici il se repose de ses émois. La nuit je peux sortir pieds nus couper des tulipes dans « mon » jardin, au lieu d'aller chez le fleuriste et le plus grand avantage n'est pas de sauver quelques sous, non, c'est d'avoir le plaisir de traverser le jardin à l'aveuglette dans le noir et l'herbe mouillée avec Lubie qui me suit pas à pas. Et d'entendre le vent dans les feuilles, et les animaux jouer leur petite musique de nuit.