91. olé

Je suis arrivée hier au terme de mes treize journées d'écriture. Plus que satisfaite du travail accompli, même si je n'ai entre les mains que le volumineux brouillon d'un premier jet. Et je me sens très fatiguée, épuisée. Si j'osais, j'inventerais un mot pour traduire cet état-là. Mais je n'ai même plus la force de penser. Ma mère disait parfois à quiconque cogitait plus que de raison : « Pense pas trop, tu vas devenir pensu. » Il y a des moments où penser n'apporte rien. Juste ajouter que, ne m'étant jamais considérée comme un contenant, je ne dirai surtout pas que je me sens vidée. C'est comme si je sortais d'un long bain, la peau des doigts toute plissée ou encore comme si je revenais d'un tumultueux voyage en avion, étourdie et confuse, soulagée de m'en sortir vivante.

Je n'ai pas relu. Juste tenu dans mes deux mains la liasse de feuilles avec mon écriture dessus. Je l'ai rangée dans une chemise sur laquelle j'ai écrit Manuscrit et Notes avec un crayon à colorier violet. Je n'ai écrit qu'un seul paragraphe hier. Et c'est arrivé deux autres fois depuis le 4 mai : la trame de la narration s'interrompait et je restais là, immobile un moment, non pas à attendre que la mémoire se détende ni que les mots reviennent, non, je n'attendais pas et j'avais la nausée, j'essayais de respirer, de m'envoler plus haut et puis je sortais dans le jardin et je travaillais physiquement. Parfois très fort. Au-dessus de mes forces.

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J'ai béché comme un beau diable pour arracher et enlever avec mes mains des racines profondes d'herbes indigènes comme des carottes de pissenlits et des griffes de je ne sais quoi qui n'avaient pas leur place au potager, et je l'ai ainsi nettoyé sur une surface de 108 mètres carrés et ce, sous les rayons chauds du soleil. La transpiration desdendait du front jusque dans mes yeux et c'était très piquant. Après je reprenais le texte, je notais les questions à résoudre, les éléments de réponses qui venaient à moi, les autres à explorer plus tard, ce qui boguait je le déplaçais, et je reprenais le fil du récit en suivant à la lettre - autant que possible - les contraintes que j'avais posées au départ [affichées sur le frigo comme une liste d'épicerie].

Hier midi la pluie a commencé. J'ai fait une bienheureuse sieste durant plus de deux heures avec un rêve que j'ai noté à mon réveil. Et puis d'autres idées pour la fin me sont venues en soirée, quelques images et des mots. J'ai su que je n'irais pas plus loin. Et que ce paragraphe était le dernier.