84. qu'il fasse beau ou qu'il pleuve des crapauds

Même sans chercher à fouiller, je fouille. Et je trouve toujours des choses intéressantes. Je fais un peu d'archéologie, je me penche sur quelques vestiges enfouis dans le sol et je les déterre en béchant un coin de terre qui deviendra bientôt mon jardin de sorcière – que j'ai baptisé pompeusement pour rire mon Herbularius. Il y a des cailloux, beaucoup de cailloux que je recueille et mets de côté. J'ai trouvé une douille de cartouche assez grosse et des éclats de verre verts, probablement des restes de bouteilles ou de bols, et plusieurs éclats de ce que furent deux petites assiettes, une blanche et une assiette à décorations bleues, ancienne, j'y devine le motif d'un moulin à vent. Je garde chacune des pièces, pas pour les recoller, mais comme ça, tous ensemble sur une vieille poutre de bois noircie par le temps qui sert à délimiter un côté de l'Herbularius. Je ne sais pas encore ce que je vais en faire. Ces morceaux de porcelaine ont quelque chose de touchant. J'aimerais savoir qui a mangé dans ces assiettes. Quelles mains les ont touchées, lavées, essuyées avec soin et amour avant les miennes, et qui les a lancées peut-être à la tête d'un sale type qui se sauvait avec le beurre et l'argent du beurre, héhé.

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Petites choses enfouies dans le sol déposées sur une poutre et déterrées lors d'une fouille archéologique déguisée en béchage de jardin, le 9 mai 2006.

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Morceaux de verre verts et d'assiettes blanches et bleues trouvés en béchant l'herbularius, le 9 mai 2006.

Michel le jardinier est venu hier passer la bècheuse rotative, ça va me faciliter la tâche parce que tout bécher à la main, je ne peux plus, je n'ai plus de bras. Douleur. Il a oublié ici deux des lames de sa machine, ce sont des espèces de gros couteaux ronds. Il faisait très chaud pour la saison : 24 degrés C. Et aujourd'hui, pluie. Il m'a fallu arracher avec soin et mille précautions afin de ne pas endommager les racines, beaucoup de plantes vivaces qui s'épanouissaient déjà en compagnie des mauvaises herbes [mot à proscrire de mon vocabulaire et à remplacer par : plantes adventices ou indigènes] du potager avant de le faire bécher : poireaux, monarde, menthe, lavande, persil, oignons, roses trémières, fraisiers et j'en oublie. J'ai même sauvé un petit érable rouge d'environ 30 centimètres. J'ai commencé à les transplanter ce matin entre deux nuages de pluie. Les fraisiers (6) sont maintenant en dessous du cerisier, sur le point de fleurir. J'ai planté une partie de la monarde didyma aussi appelée fausse bergamote (8 plants), la lavande (4 ou 5) et le persil dans l'herbularius, en bordure. Et juste comme je me demandais où je pourrais bien installer les roses trémières (5), il a recommencé à pleuvoir. Il y a déjà plein de choses dans ces jardins et je n'y ai strictement rien semé. La semaine dernière j'avais déplacé la ciboulette et j'en ai coupé un peu pour une omelette, ô délice, elle est maintenant sous les pommiers, on dit que c'est bon pour eux parce que madame la ciboulette n'est jamais malade. J'étudie le compagnonnage des plantes. Certaines sont amies et se font du bien mutuellement, tout comme les humains.

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Encore des choses coupantes : les couteaux ronds du jardinier, oubliés le 9 mai 2006.

On dit que l'archéologue analyse le matériel produit par les hommes afin de déterminer les relations que ces derniers ont entretenues avec leur milieu et entre eux. Comment et pourquoi ces assiettes cassées se sont-elles retrouvées là, à quelle époque ? Qui les a cassées. Était-ce un accident ? À quoi servait ce bout de terrain à côté de la remise ? 

Petite phrase trouvée sur Wikipedia, à la page archéologie : « comme l'a dit Marcus Garvey, un peuple sans passé est un peuple sans avenir. »

Je n'ai pas délaissé le journal pour des raisons folichonnes, ni parce que je « vais mal », ni parce que je passe beaucoup de temps les deux mains dans la terre. Je m'en suis éloignée exprès [du journal]  pour écrire ailleurs, y mettre toute mon attention et ma concentration. Je sais, j'aurais dû prévenir, et je vous demande à vous, lecteurs, de bien vouloir m'excuser. Je trompe mon cher journal avec ce qui commence à ressembler à un roman. Déjà plus de cinquante pages manuscrites sur du papier format légal, et j'écris serré. Je m'étais donné treize jours pour faire le tour de mon sujet et de chacune des images qu'il a engendrées et que je visualise jusque dans les moindres détails presque jour et nuit. J'ai gagné le premier round. Aujourd'hui je fais le point, manière de pause de la mi-temps [eh oui, tout comme dans le merveilleux monde du sport]. Au terme de mes treize journées, je poserai le point final, fini pas fini. Je prendrai ensuite le temps qu'il faut pour taper et corriger. Qu'il fasse beau ou qu'il pleuve des crapauds, je ne remettrai pas les pieds sur le web avant six ou sept jours.

Note ajoutée le matin du 11 mai :
J'éprouve quelques regrets à laisser le journal en pause aussi longtemps. Pour éviter que la grisaille de l'ennui ne s'installe sur le jours qui passent, et en échange de ma prose, j'invite les lecteurs qui passent ici, par hasard ou autrement, à m'accompagner dans un sentier qui bifurque et monte dans la montagne, un parcours comme une brume à travers ma poésie, celle que je lis. Je déposerai quotidiennement de courts extraits glanés chez les poètes qui, je l'espère, sauront vous illuminer.