77. à qui veux-tu que je dise tout ça

Le temps est comme figé ce matin. Il a plu un peu à l'aube, je n'étais pas encore debout, j'entendais les gouttes d'eau danser de tout leur poids sur le toit de tôle et je me disais il faudrait bien que je me lève pour rentrer les buches de bois sec que j'ai laissées dans la brouette à côté de la galerie hier soir. Tant pis, trop tard. Avec cette averse inattendue, elles doivent déjà être toutes mouillées. Et puis tout à l'heure la pluie s'est arrêtée.

Tout est détrempé, et je ne pourrai pas passer la journée à travailler dehors comme hier. En revenant de ma longue marche en forêt, j'ai placé des gros cailloux en cercle et j'ai rassemblé au milieu un gros tas de brindilles, branches et herbes sèches que je ne peux composter et j'ai allumé un grand feu. C'était le premier de la sorte depuis que j'habite ici. J'ai installé une chaise de jardin à quelque distance du feu, le côté opposé à la fumée blanche et bleue qui s'élevait, poussée par le vent, et j'ai apporté mon carnet dehors et j'ai écrit en surveillant les flammes, pour éviter que le feu ne se propage, et je l'ai alimenté longtemps. Une dame du voisinage, à l'air très timide, est venue se présenter et faire un peu connaissance, elle disait revenir d'une cueillette de têtes de violons [pousses ou crosses de fougères] et elle n'en avait pas trouvées, et quand elle a su pourquoi je me suis installée dans cette maison et à quoi j'occupais mon temps et peut-être est-ce le fait que je lui ai parlé un peu de mes écrits, et du roman en chantier, elle s'est mise à parler d'elle-même et de sa famille, elle ne demandait rien d'autre que d'être écoutée et entendue, elle semblait avoir un impérieux besoin de parler de ses difficultés et je le sentais, j'écoutais attentivement mais sans insister et je ne posais aucune question, et elle est restée là dans un long monologue durant plus de deux heures en regardant par terre et autour d'elle, et de temps en temps elle se tournait vers moi, me regardait droit dans les yeux et me posait quelques questions s'informant si c'est comme ça aussi pour moi, pour les autres, le fait que la vie soit aussi difficile et elle répétait souvent « je suis déçue de la vie » et voilà pourquoi, il m'est arrivé ceci et cela, et elle continuait avec ses mots que j'aurais aimé noter au fur et à mesure. C'est une grande part de la beauté de la vie et un cadeau quand quelqu'un se tourne vers un autre, pur inconnu, plein de confiance pour se vider le coeur comme cette femme pour dire qu'elle a été heureuse, d'un bonheur sans nuages jusqu'à l'âge de 25 ans, et qu'ensuite la vie a changé, et que plus rien n'a été comme avant, et je lui ai demandé si elle ressentait plutôt de la colère ou de la tristesse et elle a dit c'est de la tristesse, et ses larmes contenues depuis le début ont coulé, ses phrases hachées menues par l'émotion qu'elle pouvait nommer et ainsi libérer, tout le flot de mots qui a suivi m'a fait voir en elle une grande, une énorme montagne de peine et elle a pleuré un peu, pas longtemps et en partant, vers la fin, elle s'est dit très surprise de m'avoir parlé et que ça l'avait soulagée parce que par ici elle n'a personne à qui se confier, à qui veux-tu que je dise tout ça a-t-elle ajouté, tout le monde me connaît. Ce qu'elle ne sait pas c'est qu'elle n'est pas la première personne à m'aborder et à me livrer son histoire et surtout ses lourds secrets, à me raconter sa vie de cette manière, des choses qui ont à voir avec l'amour et la mort, c'est-à-dire sans que je ne recherche ni n'attende quoi que soit, ça me touche, ces curieuses confidences se font et je n'essaie pas de consoler ou de rassurer, je dis un peu comment je vois le monde et que c'est dur aussi pour moi mais sans entrer dans les détails, et ensuite je sens le besoin de jurer croix sur le coeur que je ne répéterai rien à personne et même ici dans ce journal je ne peux rapporter les confidences de cette femme, mais hier, peut-être pour m'en décharger à mon tour, j'ai presque tout écrit dans mon journal papier, mais personne ne le lira jamais.

Les malaises physiques diminuent un peu [probablement juste une grippe ou un virus bizarre], mais ça ne passe pas complètement, et hier j'avais de la fièvre par moments et la nausée comme le coeur dans la gorge et le dos et le bas des reins tout mous et endoloris, et j'ai tout de même passé la journée dehors et cette énorme fourrure découverte à la lisière de la forêt me hante encore un peu ; je me suis demandé comment elle avait pu se retrouver là, qui l'y avait abandonnée et si ça fait longtemps, ce n'est pas une charogne, un animal mort, puisqu'il n'y a pas, aucunement cette odeur de chairs en décomposition que je connais bien. À moins que ça fasse plusieurs années qu'elle y soit. Et cette bête qui devait très fière et forte avec ses cris de bêtes et ses dents pointues, recouverte d'une fourrure si soyeuse maintenant toute défaite, elle achève sa transfiguration sur terre, dans la terre, et plus personne ne saura qu'elle a déjà été là.