75. cache-coeur

Depuis mardi je me réveille en pleine nuit avec un mal de gorge. Je me lève, descends boire un peu d'eau, prends une pastille et quand ça ne passe pas et que quelques frissons et céphalées accompagnent cette douleur, je me dis que ça doit être un peu de fièvre et une angine, alors je prends de l'acétaminophène, je me recouche et je dors un peu et ensuite quand arrive le matin je fais ma journée comme d'habitude, pas malade mais pas forte, juste un peu moche, sans énergies.

J'arrive à samedi et ce matin ça va encore moins bien, une nausée s'est ajoutée, avec des douleurs à l'estomac, et une gêne quand je respire. Zut, je n'ai pas fini de passer le grand balai à feuilles sur le terrain et c'est le premier jour sans vent ni pluie depuis une semaine. Mais qu'est-ce qui m'arrive, je n'ai pas le temps d'être malade, et je sais bien que pour que ça passe et que je me rétablisse, il va falloir que je change de rythme, que je me repose pour ramasser un peu de forces. Je suis descendue faire ma toilette et préparer un petit déjeuner sur un plateau que j'ai apporté dans mon lit, j'ai les jambes comme de la ouate. J'ai enfilé un cache-coeur en douce laine bleue pâle par-dessus une camisole vert lime et un pantalon de pyjama rose fushia.

Bien entourée par toutes ces couleurs, je me suis glissée sous la couette, le dos supporté par une montagne d'oreillers et de coussins, et en faisant ces gestes pour me soigner je songeais que ce n'est pas toujours facile de vivre seule. Je me suis attardée à penser à d., et au besoin de ses bras autour de moi, et je me suis demandé s'il pense encore à moi de temps en temps comme cela m'arrive, et à quelques autres amants, si l'un d'eux parfois se lève un matin en se disant j'aimerais tenir a. dans mes bras et lui faire l'amour aujourd'hui, maintenant, comme ça serait bon. Si moi j'y pense, quelqu'un doit bien y penser aussi, je me dis que ce n'est pas possible autrement. Mais je suis partie sans laisser d'adresse ni de numéro de téléphone à mes ex. Et s'il m'arrive de rencontrer la tentation de téléphoner ou d'écrire à quelqu'un, je ne le fais pas.

Avant-hier je me suis fait couper les cheveux, ils étaient devenus très longs et quand je les plaçais sur le devant, ils me cachaient complètement les seins. Maintenant, ils sont tout juste assez longs pour me cacher les oreilles et en plus j'ai une frange sur le front, courte et inégale. D'avoir perdu mes cheveux j'aurais cru en souffrir un peu mais non, peut-être je n'ai pas de coeur, je suis plutôt soulagée, comme plus légère et je ne sais pas ce qui se passe mais ça pique et ça chatouille sur le cuir chevelu, les cheveux sont maintenant très doux et je n'arrête pas de passer les deux mains dedans pour les toucher, il faut dire qu'ils étaient devenus plutôt secs et cassants et grichous, toujours emmêlés et pleins de noeuds avec ce vent qu'il fait ici.

Je n'étais pas entrée chez la coiffeuse avec l'idée de les faire couper autant, juste le bout et je lui ai demandé aussi de faire un bon traitement et quand elle a dit voilà je vous suggère quelque chose de plus drastique j'ai dit « comme couper court ? » et elle a dit oui, et j'ai répondu ok, et elle a paru surprise car je devine sans peine qu'elle s'attendait à plus de résistance de ma part. J'ai ajouté je vous jure je ne vais pas pleurer après, et c'est exactement comme cela que ça s'est passé, elle a donné quatre grands coups de ciseaux pour les raccourcir jusqu'aux épaules avant de m'installer au lavabo pour le shampoing et je n'avais aucune émotion, rien d'autre qu'un sentiment d'étrangeté devant mon incroyable détachement, et après, devant le grand miroir elle a pratiqué une coupe patiente et appliquée, petite mèche par petite mèche, et je pensais à autre chose, je pensais à cet homme que j'attends [in Palymbrosia, aux pages 77, 78 et 79 et qui n'arrive pas parce que je ne le cherche pas, et je m'en remettais totalement à cette femme que je voyais pour la première fois et cet abandon a été bon, elle a dit après « ça vous rajeunit de dix ans au moins », et l'autre coiffeuse disait que j'avais une tête de star, et elles ont parlé des potins sur les vedettes de cinéma et j'ai rigolé avec elles sans leur dire que cela m'est égal d'avoir l'air plus jeune ou plus vieille, que je ne suis pas obsédée à ce point par mon apparence.

Vivre seule, c'est plus difficle si je suis malade, c'est clair, et surtout je n'avais pas, jamais, imaginé que ma vie deviendrait comme ça quand mes enfants étaient petits, et vivre seule c'est un peu plus difficile quand je me sens belle et désirable et que je ne suis l'objet d'aucun désir, de personne, puisque je ne rencontre personne et que je ne fais rien pour briser mon isolement volontaire. Je n'écris pas cela pour m'en plaindre, je constate. J'ai fait des choix, je vis avec.

Toutes ces réflexions en apparence un peu hétéroclites qui se sont présentées à moi ce matin et que je laisse se déposer en vrac dans le journal m'ont ramenée vers ce passage de La Femme léopard, de Moravia :

Savez-vous que les Pygmées ne fabriquent pas de cabanes comme les Bantous dont ils dépendent et avec lesquels ils vivent ? Ils font simplement un trou pas très profond et ils s'y recroquevillent en le recouvrant de branchages et de feuillles. Un jour, après avoir marché je ne sais combien de temps dans la forêt, nous avons découvert dans une clairière un village de Pygmées, c'est-à-dire un groupe de fosses. Alors, par curiosité, nous avons relevé le couvercle de feuillages d'une de ces cavités et nous avons vu toute une famille, père, mère et fils, tous enlacés ou plutôt enroulés les uns dans les autres, exactement comme des animaux dans une tanière. Je me suis alors rappelé que, lorsque j'étais petit, ma mère m'embrassait un peu à la manière de ces mères Pygmées, en m'enveloppant, si l'on veut, avec son corps, et, c'est la stricte vérité, j'ai envié les Pygmées qui s'embrassaient de cette façon, même à l'âge adulte. Bref, j'ai eu la nostalgie de mon enfance, lorsque entre le monde et nous se dresse la protection de notre mère. Ensuite on grandit et on n'a plus de protection. [Alberto Moravia, La Femme léopard]

Je n'avais pas recopié tout cela pour rien, et je veux le conserver ici parce que j'ai trop envie de m'enrouler dans le corps et le coeur d'un autre pour que cela ne m'arrive plus jamais. Je me donne deux ans et si dans deux ans je suis encore seule ici, je lâche tout et je pars avec un petit sac à dos faire le tour du monde à pied.