73. le doute

On dirait parfois que la vie se passe comme si on marchait le long de murs vermoulus et de longues palissades recouvertes de chèvrefeuille qui laissent passer des mondes entiers de lumières et d'ombres, des murailles patiemment touffues, tantôt paresseuses et lisses comme lézards rose saumon et dorés, blanches ou argentées, inondées de rivières en diamants couleur de blés blonds, jaunes et vertes et châtoyantes ou rouges avec à leurs pieds des failles et des trous vaseux cendrés et noircis de boue et de gadoue avec des ossements d'humains et d'animaux tricotés au travers. C'est comme aujourd'hui, j'ai découvert les premiers crocus dans le jardin de cette maison que j'habite depuis novembre et c'est « ma » maison, puisque l'ayant achetée, le notaire m'a remis les titres de propriété ; et c'est une parfaite horreur en soit d'avoir à faire ça, je veux dire pour moi, mettre mon nom sur des choses aussi importantes qu'une maison et des fleurs et des jardins et déclarer leur possession. Cela me dégoûte tout à fait, mais comment faire autrement ? et voilà je ne me résigne pas facilement à dire des choses comme mon jardin, ma forêt, mon verger, ma grange, ma maison ou ma terre, parce que cela ne tient d'aucune logique censée et s'il n'en tenait qu'à moi je déclarerais par édit public précédé de roulements de tambours pour alerter toute la population sur la place du village que dorénavant la terre appartient à tout le monde, et il n'y a que cela de vrai, qu'à cela auquel je crois, mis à part la puissance du rêve et du silence. Et de la douleur, et à la douceur et à la cruauté aussi et à la rage et au corps qui jouit, et à la marche et de l'âme et du bien et du mal et de l'amour passion et à la folie et au feu qui lave et rachète tout, amen. À peu de choses près. Mais avant de déposer ici les deux images du crocus blanc rencontré au jardin en plein soleil et celle de la fleur d'hibiscus rouge croquée au travers de la fenêtre de la cuisine entre chien et loup quand le ciel était d'un bleu, bleu, je dois dire que j'ai rencontré une phrase dans un livre, et ces mots-là m'ont fait l'effet d'une douche froide sur les reins en pleine canicule : « Choisir le doute comme philosophie de vie, c'est comme choisir l'immobilité comme mode de transport. » [de Yann Martel : L'histoire de Pi]

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