69. route barrée

Quand je passe quelques jours sans écrire le journal, depuis si longtemps que cela m'habite, cette écriture-là du journal, je ne ressens plus ni peurs, ni culpabilités, ni manques d'aucune sorte de m'en détourner quelque peu pour butiner ailleurs. Lubie est revenue après quelques jours de vagabondages avec une blesure à la patte, je l'ai soignée, simple nettoyage et la petite plaie, peut-être une morsure, guérit vite mais elle avait saigné et sur le coup j'ai eu peur, elle dort toute la journée pour récupérer de ses fredaines, je ne suis pas inquiète car elle a reçu son vaccin contre la rage et le tétanos, elle doit être protégée, enfin j'espère. Et puis je m'occupe des semis que j'appelle pour rire « mes plantations », seules l'angélique et l'ancolie tardent à germer, elles ont probablement un rythme plus lent, et les autres poussent bien, j'ai déjà repiqué les plants de tomates. J'apprends à laisser le temps faire son travail, je ne fournis que la lumière et l'eau. C'est comme pour l'argent, j'ai abandonné la peur d'en manquer, abandonné la tentation et l'idée de reprendre du travail avec autre chose que l'écrit et ce qui tourne autour. J'essaie de diminuer les dépenses le plus possible, et ce n'est pas facile, chaque jour j'apprends. Et si je veux que mon travail porte fruits, chaque jour j'écris, et je lis pour des recherches, je m'enfonce dans les vieux textes, j'ai repris Plutarque. Je suis totalement obsédée par le sujet de ce livre qui me travaille, et plus je creuse dedans, plus il s'ouvre et je le laisse me posséder à son tour comme si je n'étais qu'un canal dans lequel des milliers de mots sont stockés et qui cherchent à se faire un chemin pour sortir et je note, je gribouille autant sur le papier et ça s'écrit dans tous les sens sur les grandes feuilles blanches de format légal, du papier d'avocats ou de notaires, du papier qui sert notamment à écrire des lois et des jugements et des actes de vente et des testaments, c'est avec ce papier que je me donne le droit de créer des personnages en papier qui vont parler pour moi dans un langage capable de trouver un sens à leur quête, un langage pour dire ce qu'ils n'ont pas su ou pu être. Et le matin je m'installe au soleil soit dans mon bureau, soit sur un coin de la table de la salle à manger, devant la fenêtre ouverte sur le fleuve et j'ouvre le portable, j'ouvre le dossier roman et je tape, je reprends le fil de mon histoire en jetant à peine un coup d'oeil à mes notes comme si elles avaient ce pouvoir de courir toutes seules du papier vers mes doigts. Et ce journal, je lui ai tellement donné, parfois même tout donné, le voilà qui commence à rendre, à me redonner au centuple l'amour par grandes coulées de sang rouge sombre que j'ai versées dedans, il me laisse dorénavant libre d'aller et venir parce qu'il sait que je lui reviendrai toujours. Je suis émue du printemps frémissant à flanc de montagne, chaque matin je découvre de nouvelles pousses, petits cônes verts ou rouges qu'on a envie de croquer, et pour certains, je n'ai aucune idée de ce que c'est et d'autres comme les tulipes ou les crocus je les connais et je devine déjà l'éclat de la fleur à naître.

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Et puis je vais chercher de l'eau à la source. Avant je faisais plusieurs kilomètres pour cueillir cette eau, je prenais la route vers Saint-Onésime et je montais, montais le chemin sinueux tracé à travers les fermes et les petites maisons de bois et quelques vieilles demeures des premiers colons et défricheurs, encore debout, et juste avant d'entrer dans le village là où il y a l'église blanche d'Ixworth, je prenais un chemin vers la droite et ensuite je tournais à gauche sur le petit rang 5 et de là tout droit sur une route en terre avec plein de trous et des arbres, et des feuilles de tous les verts et des fougères millénaires dans les sous-bois et des petits animaux effrayés aux yeux jaunes qui prenaient la course alertés par le bruit de la voiture. Avec l'odeur si forte autour j'aimais rouler lentement vitres ouvertes malgré la poussière et un jour au commencement de l'hiver je suis arrivée et la route était fermée, il y avait un écriteau avec le mot « route barrée » écrit dessus alors j'ai fait demi tour et j'ai demandé à des gens au village où était la deuxième source dont m'avait parlé Samuel. Personne n'avait trop l'air de savoir où elle était et j'ai cherché, j'ai suivi tous les chemins de terre et pour finir elle était là, exactement sur le rang où j'habite, mais c'est un peu loin et il faut suivre la route jusqu'au bout et à un moment donné le rang se termine et il y a un petit chemin à gauche qui s'enfonce dans la forêt et sur cette route non pavée il n'y a que des arbres et une cabane à sucre et c'est une cul-de-sac avec un camp de bucherons au bout et plein de longues billes de bois empilées autour. La source est située à environ 200 mètres du camp de bucherons. Elle est assez facile à repérer, il y a un petit écriteau blanc qui dit « Suivez l'exemple que la nature nous donne. Gardez cet endroit propre » et c'est signé « Pairs Verts ». Et en retrait il y a un long tuyau rond et blanc soutenu par une petite plate-forme qui descend de la montagne parmi les blocs rocheux. L'eau vive et claire, glacée jaillit de ce tuyau et s'écoule dans un ruisseau et en bas, de l'autre côté du chemin il y a la rivière et ses rapides. Personne n'habite là. Lu ce matin dans le Journal d'Alina Reyes : « Le temps sait ce qu'il fait, si on l'écoute. » [8 avril 2006]