58. poussière, tu es poussière

J'ai du ménage à faire, poussière, poussière. Des ouvriers spécialisés sont venus hier de Québec pour installer un foyer et une nouvelle cheminée, l'ancienne ayant été jugée non conforme aux normes de sécurité, selon l'inspecteur des assurances, et donc je fus « fortement encouragée » à ne plus m'en servir pour le chauffage au bois car il y avait un risque imminent d'incendie, c'était il y a deux ou trois semaines. Inutile de dire que j'ai laissé refroidir les braises, fait enlever le vieux foyer, et condamner la cheminée dès le lendemain matin. Pas envie de périr par le feu. L'hiver sans feux de cheminée et dans le piètre état physique et moral dans lequel je me suis retrouvée l'autre jour, disons que ça ne m'inspire pas beaucoup.

J'ai été très déçue de tout cela, même l'inspecteur en bâtiments et les anciens propriétaires n'avaient rien vu, l'agent immobilier non plus. Si j'avais su, aurais-je acheté cette maison quand même ? Probablement, mais j'aurais sans aucun doute payé moins cher. Enfin, la cheminée fonctionne et j'ai pu rallumer le feu hier soir. J'ai dépensé beaucoup pour les rénovations depuis que je suis là, beaucoup plus que prévu, et mes économies fondent à vue d'oeil. Je songe à prendre du travail « alimentaire » pour tenir le coup.

Mais. Je n'ai pas encore payé le renouvellement de la cotisation à mon ordre professionnel et je sais que si je ne le fais pas, je perdrai mon droit de porter le titre x et donc de « pratiquer ». C'est fou cette hésitation, parce que j'avais décidé de ne plus travailler avec des malades et des mourants, ça me tuait à petit feu. Mais faire quoi ?

La vérité est que je n'ai pas envie de travailler, même pas de faire du bénévolat. On m'a parlé d'ateliers d'écriture, d'une charge de cours en littérature, et je sais que j'ai les outils, et la passion et les compétences pour « faire la job », mais comment m'expliquer que je n'ai envie de rien faire d'autre que vivre ici et continuer d'écrire et de lire et réfléchir à tout ce qui se présente, à m'occuper de rien et du potager, des fleurs, de la maison, des arbres, observer la végétation, les pierres, les nuages, le fleuve, le monde qui bouge et tourne, parler le moins possible, réduire mes relations avec le monde au strict nécessaire [fuir le bavardage de basse-cours, ce bruissement incessant et fatigant, il y a trop de mots écrits partout, de conversations inutiles, de débats stériles et débiles], faire des confitures, des conserves, de la couture, de la soupe, donner à manger, servir du vin à boire, ouvrir la porte, et les bras, regarder avec compassion, donner la tendresse, offrir un gîte, m'arrêter devant les étoiles avec l'envie de grimper là-haut, marcher nu-pieds dans la rosée, retourner la terre. M'éloigner davantage dans les vieux livres jaunis.

Hier j'ai finalement mis dans des petits pots une partie des graines pour le potager pendant que les hommes installaient la cheminée. J'ai semé les trois variétés de tomates [Stupice, Principe Borghese et D'Hiberville], les poireaux St-Victor, le céleri à côtes rouges, et l'hysope des rocailles. Écrire cela me ramène en mémoire l'odeur particulière de la terre chaude que je tenais dans les mains et ça me donne de bien curieuses pensées pas faciles à envisager. Un jour je serai là-dedans morte et décomposée et je serai dans cette terre quelque part, il ne restera de moi rien d'autre que quelques particules, des cellules sous une autre forme pour nourrir les insectes, les animaux et les plantes.

Parce que j'aime l'odeur de la terre, sa douceur, je comprends que c'est une fort bel avenir qui m'est promis, et au bout du compte une fin à la fois humble et grandiose, et rassurante. Mais c'est aussi une folie, une idée insupportable et monstrueuse, pour qui a cru comme moi et pendant toute mon enfance et une grande partie de mon adolescence à la vie éternelle, à l'après vie où je serais au ciel avec le petit Jésus et c'est là que je vivrais toujours transformée en ange léger et blanc lait évaporé avec des ailes dans le dos pour voler dans le paradis. Cette pensée de finir dans une poignée de terre à semis est en même temps très difficilement supportable parce que le fait d'aimer vivre à ce point et d'envisager froidement ce que je serai après la mort est un paradoxe puissant et alors je m'oblige à le regarder en face, sans horreur, et sans appel. Parce que c'est ça aussi la condition humaine, le vertige : vivant ou mort, servir de nourriture à l'autre pour que la vie continue.