54. en quête de légèreté

Je ne m'attendais pas à parler d'oiseau aujourd'hui. Je ne vais pas mieux qu'hier, ni que les jours avant, ni que depuis samedi. C'est pire. J'ai tenté de m'accrocher, mais tout ce que je touche me glisse des mains. J'essaierais bien de refaire surface, mais je ne suis pas une baleine. Ou encore de rebondir, mais je ne suis pas un kangourou. Alors on me dit de ne pas me laisser abattre. Mais ça non plus ça ne marche pas, je n'ai rien d'un boeuf dans une boucherie, ni d'un cerf poursuivi par des chasseurs. Je vais mal, et c'est tout. J'avais planifié de me rendre à la bibliothèque mais j'ai dormi tout l'après-midi, et passé la matinée à jouer à demi-temps au Sudoku, et à contretemps au Spider Solitaire. Le café goûte amer et je n'ai plus de chocolat. L'eau a une drôle d'odeur d'oeuf dur trop cuit. Si je m'écoutais, je dirais que je vole plutôt bas, mais je ne suis pas un oiseau. J'ai bouquiné un peu, cherché dans mes livres pour trouver de jolies histoires de sorcières comme celle de Kali, hier. Les histoires de sorcières et les contes, c'est tout ce qui m'intéresse un peu. Sudoku et Spider Solitaire c'est aussi assommant que la télé, j'ai zappé. Et puis nietzsche m'a dit avant de partir chez le médecin avec Ernesto, qui va mieux, pour son dos : moi aussi au petit matin je pisse sur le marronnier qui est en fait un pommier ou un cerisier et je parle comme l'autre, l'acacia, en me disant « les hêtres me transportent chaque fois de joie ». Je n'ai rien compris et j'ai songé un instant à sortir dehors pour aller pisser sur le marronnier qui est en fait un olivier mais comme il est aux trois quarts enfoui sous la neige blanche, j'ai abandonné l'idée en me disant tant pis, je n'écrirai rien dans ce journal aujourd'hui et alors n. a dit au diable toutes ces salades [endives] qui sont attirantes un moment quand on est jeune [donc agité pessimiste] mais ne résistent pas au printemps italien. J'ai opté pour couper des branches de lilas [à 75 cm] et je les ai mises dans un pot d'eau tiède avec un peu de sucre et dans quelques semaines j'aurai des feuilles et des fleurs et j'ai fait cuire des pâtes. Quête de légèreté. Mon salut viendra de la légèreté qui devra me tomber dessus comme une pomme du pommier sans que ça fasse mal. Il dit : à nous l’urgence de l'inutilité ! J'ai cherché partout dans la cuisine en quête de l'inutilité, mais chaque objet a son usage. Et il a dit : souffrir de la réalité veut dire être une réalité manquée. Je n'ai pas compris, demandé une autre carte. Et ce fut : pour être oiseau, il faut s'aimer soi-même [c'est toujours nietzsche qui parle]. Mais bon, petit problème qui fait mon bonheur, dans la traduction par Marthe Robert, il est écrit : « qui veut devenir léger et se changer en oiseau doit s'aimer lui-même » [in Ainsi parlait Zarathoustra, « De l'esprit de pesanteur », 2.] Et pour finir, la chatte Lubie a attrapé un oiseau et j'ai trouvé ceci dans un livre sur les sorcières : au XIVe siècle, les curés considéraient la croyance populaire au vol nocturne des sorcières comme des duperies du diable :

Quelques femmes scélérates, perverties par le diable, séduites par les illusions, et les fatasmes de démons, croient et soutiennent chevaucher des animaux la nuit en compagnie de Diane, la déesse des païens, et d'une foule innombrable de femmes et dans le silence de la nuit profonde croient parcourir de grandes distances sur la terre obéissant à ses ordres comme à leur maîtresse et pensant avoir été appelées à le servir certaines nuits. [in La grande chasse aux sorcières en Europe au début des temps modernes, B. P. Levack, 1991]

Toujours selon l'auteur de ce livre, la croyance populaire dans les sorcières a des assises dans deux mythes qui identifient les femmes à des êtres dévorant les enfants et volant la nuit [mais les sorcières avaient-elles donc percé le secret de la légèreté ?] :

La première [croyance] que l'on peut faire remonter à l'Antiquité gréco-romaine, était que les femmes pouvaient se transformer la nuit en chouettes hululantes ou en striges pour dévorer les enfants. Cette croyance dans des « sorcières nocturnes » était répandue dans de multiples aires culturelles [...]. Les strigae – un des nombreux noms latins donnés aux sorcières – étaient aussi appelées lamiae, avec une référence à Lamia, la reine mythiqye de Lybie aimée de Zeus, qui suçait le sang des enfants pour se venger du meurtre de sa propre progéniture par Héra. La seconde croyance était que les femmes participaient à des cavalcades nocturnes – on parlait parfois de « chasse sauvage » – en compagnie de Diane, la déesse romaine de la fertlité, fréquemment associée à la lune et à la nuit et souvent identifiée avec Hécate, la déesse du monde souterrain et de la magie. [in La grande chasse aux sorcières en Europe au début des temps modernes, B. P. Levack, 1991]

Tout cela n'est pas aussi « savoureux » que mon histoire de membres virils d'hier, et il est déjà minuit et demie, et j'ai encore envie de dormir.