53. j'essaie d'imaginer

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Cadeaux de Kali : une image et une petite histoire de sorcières. Je les ai reçus, ils m'ont fait du bien. Du bien comme cette rencontre avec nietzsche dans le train. J'irais bien en Italie cet été si au moins j'avais encore la force de construire des projets, mais la chatte Lubie ne me pousse pas dans le dos pour que je parte là-bas, elle déteste quand je la laisse seule ici. Pour les endives, j'irai demander à Isidore, sur les conseils de nietzsche qui a lavé ses vitres avec son chat Dionysos en me confiant avoir entendu Ernesto pleurer toute la nuit. Il a sans doute peur de finir abandonné sur un banc, dans un parc. Kali est une lectrice de ce journal, depuis longtemps et elle m'écrit : « vous lire, regarder ces belles photos est un vrai plaisir bonus de la vie, ça ne m'empêche pas de lire plein d'autres choses aussi. » Elle a raison, ben oui c'est vrai, on peut lire autre chose, l'un n'empêche pas l'autre. Quelle confusion, quel gâchis je sème autour de moi. Je ne m'aime pas beaucoup ces jours-ci, voilà pourquoi je déprécie ou dénigre la valeur de ce journal et la mienne. C'est fou ça, il faudrait s'aimer soi-même, alors que je préfère aimer les autres. Paraît que c'est pas possible. Alors j'essaie d'imaginer une Annie qui s'aime furieusement, j'essaie de l'imaginer furieusement heureuse et amoureuse, l'imaginer traverser joyeuse les gouffres que la vie creuse sous ses pas, les bras chargés de fleurs. Bref, Kali vit en France : l'image, et le conte, ça me vient d'elle. Je veux partager ça, le plus beau, ce qui m'a fait du bien ce matin quand j'ai ouvert mon courrier et que j'ai lu. Je vais encore mal, rien de bon ne sort de moi. Kali m'écrit sa joie de vivre. J'ai égaré la mienne quelque part dans la neige et le froid et cette angoisse qui n'en finit pas de me glacer les os, elle m'écrit pour me « souhaiter plein de soleil », comme celui que je « distribue le plus souvent ». Moi, je faisais ça, je distribuais du soleil ? Kali est allée au ski en famille dans les hautes Alpes et à Montdauphin, où le potier du village a eu la bonne idée d'installer sa fille comme libraire, une librairie tournée vers le rêve, les contes et autres fariboles sans lesquelles nous ne serions rien, dit-elle, et j'approuve à deux mains, et là-bas, elle a trouvé un livre dans lequel elle a relevé un petit texte qu'elle a gardé tout chiffonné dans son sac pour me l'envoyer. N'est-ce pas tout à fait magique ?

Mais je vais lui céder la parole, laisser Kali raconter ce qu'elle a recopié :

Comment les sorcières savent enlever aux hommes le membre viril

Enfin que faut-il penser de ces sorcières qui par ce moyen collectionnent parfois des membres virils en grand nombre (vingt ou trente) et s'en vont les déposer dans des nids d'oiseaux ou les enferment dans des boîtes où ils continuent à remuer comme des membres vivants, mangeant de l'avoine ou autre chose comme d'aucuns les ont vus et comme l'opinion le rapporte ?

Il faut dire que tout cela relève de l'action et de l'illusion diaboliques : Les sens des témoins ont été trompés de la manière déjà dite.

Un homme rapporte en effet qu'il avait perdu son membre et, pour le récupérer, il avait appelé une sorcière. Elle ordonna à l'infirme de grimper sur un arbre et lui accorda, s'il le voulait, d'en prendre un dans le nid où il y en avait plusieurs.

Lui, ayant essayé d'en prendre un grand, la sorcière dit : Ne prends pas celui là (ajoutant), il appartient à l'un des curés. Mais tout cela est causé par les sortilèges et les illusions des démons de la manière susdite ; bouleversant l'organe de la vue en changeant les images de la puissance imaginative.

[In Le livre d'école des apprenties sorcières, Katherine Quenot, écrivain, et Civiello, illustrations, chez Albin Michel]

La photo, «...c'est l'ancienne caserne de Montdauphin, un drôle de village perché, tout en fortifications militaires. Une photo prise là bas qui faisait écho à votre grille dans la neige, un petit bout de Canada dans les Alpes », écrit Kali. Merci !