47. notes sur le non finito

Courtes notes assorties d'extraits cueillis dans un livre de Guy Robert sur un thème que je chéris parce que je ne finis jamais de le courtiser et chaque fois que j'imagine en avoir fait le tour, je le vois s'éloigner de plus belle, se voiler d'un attrait nouveau. Et la fouille recommence.

  1. Dans le Journal de Delacroix, tome III, le 25 janvier 1857, on peut lire : « Il en est de même des poèmes comme des tableaux : ils ne doivent pas être trop finis. »
  2. Baudelaire plaçait le « goût de l'infini » à l'entrée des Paradis artificiels : vin et alcool, haschich et opium. Au sujet de Poe, il écrivait [dans Oeuvres] : « ...l'absurde s'installant dans l'intelligence et la gouvernant avec une épouvantable logique... l'ivrognerie de Poe était une méthode de travail, énergique et mortelle, mais appropriée à sa nature passionnée. »
  3. « Un livre ne commence ni ne finit : tout au plus fait-il semblant. » [Le livre de Mallarmé, feuillet 181a.]
  4. Rilke : « Les oeuvres d'art sont toujours les produits d'un danger couru, d'une expérience conduite jusqu'au bout, jusqu'au point où l'homme ne peut plus continuer. » [extrait d'une lettre, citée par Blanchot dans L'espace littéraire]
  5. « Le suicide ou abstention, ne rien faire », Mallarmé [Oeuvres] : « Le suicide c'est l'acte par lequel une vie se fige elle-même dans son inachèvement, la volonté interrompt dans son processus le déroulement de la vie. »
  6. La première phrase du Mythe de Sisyphe : « Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux, c'est le suicide »
    Albert Camus.
  7. Et à peu près la même chose ailleurs : « L'acte philosophique par excellence est le meurtre de soi ; c'est là le réel commencement de toute la philosophie [Novalis, Les Romantiques allemands, « Fragments » de 1798-99.]
  8. Encore chez Novalis : « Partout nous cherchons l'Absolu, et jamais nous ne trouvons que des objets. – Le génie, c'est la capacité de traiter comme réels des objets imaginaires et de les considérer comme tels. [Ibid.]

Tel que mentionné en introduction, les phrases entourées de guillements proviennent du livre de Guy Robert, Art et non finito, Esthétique et dynamogénie du non finito, publié aux Éditions France-Amérique, Montréal 1984.

Je n'ai malheureusement pas toutes ces oeuvres citées par Robert. Quelques-unes seulement, dont les Oeuvres complètes, de Baudelaire. Je l'ai donc ouvert en premier parce qu'il est rouge et tenté de retrouver le passage en question sur Poe, et c'est bien là, aux pages 344 et suivantes. Voilà donc, par fragments décousus que j'essaierai de ne pas commenter, ce que Baudelaire explique en long et en large concernant l'ivrognerie et le génie de Poe :

J'apprends qu'il ne buvait pas en gourmand, mais en barbare, avec une activité et une économie de temps tout à fait américaines, comme accomplissant une fonction homicide, comme ayant en lui « quelque chose » à tuer, « a worm that would not die ».

– il existe dans l'ivresse non seulement des enchaînements de rêves mais des séries de raisonnements, qui ont besoin, pour se reproduire, du milieu qui leur a donné naissance.

[...] je crois que, dans beaucoup de cas, non pas certainement dans tous, l'ivrognerie de Poe était un moyen mnémonique, une méthode de travail, méthode énergique et mortelle, mais appropriée à sa nature passionnée.

Le poète avait appris à boire, comme un littérateur soigneux s'exerce à faire des cahiers de notes.

Il ne pouvait résister au désir de retrouver les visions merveilleuses ou effrayantes, les conceptions subtiles qu'il avait rencontrées dans une tempête précédente : c'étaient de vieilles connaissances qui l'attiraient impérativement, et, pour renouer avec elles, il prenait le chemin le plus dangereux, mais le plus direct.

Une partie de ce qui fait aujourd'hui notre jouissance est ce qui l'a tué.

Mais voici plus important que tout : nous noterons que cet auteur, produit d'un siècle infatué de lui-même, enfant d'une nation plus infatuée d'elle-même qu'aucune autre, a vu clairement, a imperturbablement affirmé la méchanceté naturelle de l'homme.

Il y a dans l'homme, dit-il, une force mystérieuse dont la philosophie moderne ne veut pas tenir compte ; et cependant, sans cette force innommée, sans ce penchant primordial, une foule d'actions humaines resteront inexpliquées, inexplicables.

Ces actions n'ont d'attrait que parce qu'elles sont mauvaises, dangereuses, elles possèdent l'attirance du gouffre.

Cette force primitive, irrésistible, est la Perversité naturelle, qui fait que l'homme est sans cesse et à la fois homicide et suicide, assassin et bourreau ; – [...]

[j'ai fait une petite erreur et mis en ligne cette page un peu trop tôt, elle n'est pas terminée. Mais je vais la laisser telle quelle. Souffrez, sinon jouissez, de la voir « pousser » au fil du temps, et peut-être ne jamais se terminer, car je me suis mise en tête de retrouver ces extraits cités et de les lire en ajoutant des suites ici et là.]